Le Voisin (18)

Episode précédent : Le Voisin (17)

Lundi 16 janvier

J’ai suspendu mon offensive jean-luquienne pendant plusieurs jours. Pour le rassurer. Je ne voudrais pas griller toutes mes cartouches avec mon futur allié. Autant garder des munitions pour combattre notre véritable ennemi, qui a apparemment choisi la même stratégie que moi, puisqu’il se fait très discret, lui aussi. Aucun incident étrange n’est venu troubler le cours de ces dernières heures, que je passe dans une sorte d’hébétude, chez moi, dans la seule compagnie de mes livres. Je me nourris frugalement, et ne sors que pour me ravitailler. J’ai débranché le téléphone. Car qui sait de quelle manière ces vampires peuvent s’introduire chez vous ? D’ailleurs, pour tromper leur vigilance lorsque je m’absente, je dispose un leurre devant une fenêtre, je mets la radio en route et laisse les lumières allumées. Ainsi ne sont-ils pas tentés de pénétrer chez moi subrepticement.

Vendredi 20 janvier

L’heure du plan B a sonné ! Le signal que j’attendais est survenu ce matin : la chauve-souris est revenue ! En ramassant un morceau de pain tombé sous le placard de mon évier, je l’ai retrouvée. Elle était là, minuscule et arrogante, cachée derrière une capsule de bière. Comme si elle pouvait m’échapper ! Je ne sais pas ce qu’elle s’est imaginé ! Quoi qu’il en soit, je l’ai immédiatement faite prisonnière. Elle est actuellement détenue dans une boîte à chaussure que j’ai ficelée avec soin. Et, pour plus de sûreté, je l’ai bouclée dans mon frigo. De quoi lui rafraîchir les idées, en attendant un interrogatoire en règle. Ah ! Ah ! Elle va voir de quel bois je vais la chauffer ! Quelques bougies bien placées parviendront bien à la faire parler. Mais une tâche plus importante me force à remettre cette « entretien » à plus tard.  Le moment est venu de relancer l’opération Jean-Luc. Je me rends chez lui sur le champ. Je l’ai entendu rentrer il y a une heure. Cette fois, c’est décidé, je m’invite, qu’il le veuille ou non. Je n’ai plus de temps à perdre. Je dois lui parler. Il y a urgence. Je vais tout lui dire, ce soir-même. Et tant pis s’il me prend pour un dingue. Il finira bien par comprendre. Je n’ai plus le choix, à présent. Il doit rejoindre la lutte et prendre ma suite, si d’aventure je tombais au combat. Je sens qu’ils sont proches. Il ne vont pas tarder à me tomber dessus. C’est imminent. Je devine leur hostile présence… près, tout près. Elle flotte, immatérielle, comme un brouillard maléfique. Mais je ne vais pas me laisser faire. Ils ne me feront pas disparaître aussi facilement que le gnome. Tiens, on sonne à la porte.

Déjà ?

Fin…

(janvier 2006)

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Le Voisin (17)

Episode précédent : Le Voisin (16)

Samedi 24 décembre

Quelle poisse ! Il est parti pour une semaine ! J’avais complètement oublié les fêtes de fin d’année. Je l’ai vu ce matin, chargé de valises et de sacs. J’espère que la déception ne s’est pas trop lue sur mon visage lorsqu’il m’a dit : « A l’année prochaine ! » Je vais me terrer en attendant son retour.

Dimanche 1er janvier

Enfin. Il est revenu. Je reprends les choses où je les avais laissées. But de l’opération : sympathiser avec Jean-Luc en moins de deux semaines.

Mardi 10 janvier

Les choses se compliquent. Jean-Luc vient de me signifier que je ferais mieux de cesser mon petit manège, allusion non déguisée à nos rencontres qui ne doivent rien au hasard. J’ai donc été démasqué. Il est vrai que je n’ai pas fait montre d’une grande habileté ni d’une finesse exemplaire. Je me gnomise à grands pas, c’est indéniable. Quel idiot ! Pour ne pas le louper, j’ai guetté ses allées et venues par le judas de ma porte d’entrée, et j’ai fini par repérer ses horaires, assez réguliers. Il part travailler vers 9h30, et rentre en fin de journée, vers 19h15. Tout dépend du programme de sa soirée. Il sort relativement peu en semaine, mais le vendredi et le samedi, il n’est pas chez lui avant minuit. Sans doute des dîners ou des séances de ciné. Cette petite enquête bouclée, je me suis ingénié à me trouver devant les boîtes aux lettres ou dans l’escalier le matin, mais aussi le soir, ce qui est bien plus compliqué et demande des planques plus longues et fatigantes. Je suis même allé jusqu’à le poursuivre dans les escaliers, les rares fois où il eut le malheur d’être en avance le matin. Puis, las de faire le pied de grue dans les différentes parties de l’immeuble, j’ai décidé que le plus simple était encore d’attendre qu’il passe devant ma porte. Pourquoi ne pas y avoir songé plus tôt ? J’ai donc pris mes aises et installé une annexe de mon salon dans le vestibule. Un fauteuil confortable, un guéridon, une boîte à cigares et une lampe de chevet pour bouquiner. Quand j’entends le bruit de son pas marteler les marches (j’ai appris à le reconnaître entre mille), j’ouvre la porte au moment même où il pose le pied sur mon palier, et là, je demande d’un air détendu et naturel : « Ah ! Bonjour, Jean-Luc. Vous n’auriez pas du feu ? » Il sort alors son briquet et je lui tends un gros cigare, qu’il a la courtoisie d’allumer. S’il est pressé, je ne le retiens pas. Mais s’il semble prêt à s’attarder, je saute sur l’occasion et le bombarde de questions. Il est un peu timide – c’est une chance pour moi – et il a parfois du mal à rompre la conversation. Cela dit, cela ne m’avance guère, puisque je n’ai jamais réussi à le faire entrer chez moi. Ce n’est pas faute de lui avoir proposé un café, un verre, ou même des oursons en chocolat. Je dois avouer que j’ai été singulièrement maladroit. Et, depuis qu’il m’a demandé d’un air un peu sec de cesser de l’importuner, je crains que mes chances ne soient réduites à zéro.

A suivre…


Le Voisin (16)

Episode précédent : Le Voisin (15)

Samedi 3 décembre

Il faut que je sois prudent, extrêmement prudent. Le pendentif en forme de chauve-souris n’est plus là où je l’avais rangé. Craignant quelque sortilège, je l’avais placé dans une boîte en fer sous l’évier, hors de ma vue. Il me mettait en effet très mal à l’aise. Or, ce matin, je me suis levé avec un point au creux de l’estomac, la peur au ventre. Mystérieusement attiré vers la cuisine, j’ai ouvert le placard, à la recherche de la funeste petite boîte. Elle était toujours là, mais son contenu s’était évaporé. Comme par magie… noire, assurément. Je sens que les prochaines nuits vont être peu reposantes.

Lundi 5 décembre

Je n’ai pas dormi depuis deux jours. Je sursaute au moindre bruit. Suis-je en train de devenir fou ? Marcherais-je dans les pas du gnome ? Il faut absolument que je me confie à quelqu’un, sinon je vais exploser. Je connais peu de gens, ici, mais il faut vraiment que je prévienne mes semblables qu’un danger informe nous menace, qu’il est là, à nos portes, sur nos paliers. Au moins qu’une personne de cet immeuble soit alertée. Il me semble que le voisin du quatrième pourrait entendre ce que j’ai à dire. Nous nous sommes souvent parlé, dans l’escalier ou dans l’entrée de l’immeuble. Il est très sympathique, cordial, posé. Nous avons, en outre, plusieurs points communs. J’ai appris, fortuitement, que nous étions nés le même jour, et la même année, ce qui est plus rare. Il vit seul. Et, dernière « coïncidence » : il est écrivain et journaliste. Cela ne fait que confirmer une intime conviction : il est l’allié dont j’ai besoin. Je vais tenter de l’approcher discrètement, sans l’effrayer.

Mardi 20 décembre

J’ai plus de mal que prévu à faire réellement connaissance avec mon voisin, Jean-Luc. Se pourrait-il que, malgré tous mes efforts, je l’indispose ? Bien que je passe – à dessein – un temps considérable dans les parties communes de l’immeuble, je ne l’ai vu que six fois en dix jours. Je me suis contenté de le saluer, essayant ensuite d’engager la conversation sur les nouvelles du jour ou tout sujet susceptible de créer un contact entre nous. A chaque fois, il s’est montré aimable, mais je n’ai pas senti de sa part une volonté de pousser plus loin nos relations de voisinage. Mon air fatigué y est certainement pour quelque chose. Je dois avoir une mine peu engageante, en ce moment. Je transpire la peur et l’insomnie par tous les pores de ma peau. Rien d’étonnant à ce que je fasse fuir les gens. Même ma boulangère me regarde de travers. Je n’y peux pourtant rien. Je porte un tel poids sur mes épaules. Si seulement je pouvais me délester  d’une infime part de ce fardeau…

C’est dans cette optique que, dès vendredi matin, j’ai décidé d’embrayer et de donner un sérieux coup d’accélérateur à mon plan. A présent, j’essaie de le rencontrer au moins une fois par jour. Je suppose qu’il commence à se douter de quelque chose. Peut-être croit-il que je le drague ? Il faudra que je dissipe tout malentendu dans les semaines qui viennent. Mais n’est-ce pas un peu tôt pour le mettre dans la confidence ? Je pense qu’il n’est pas encore prêt à accepter la terrible vérité dont je préfère – pour l’instant – différer la révélation.

A suivre…


Le Voisin (15)

Episode précédent : Le Voisin (14)

Dimanche 20 novembre

J’ai fait une découverte bouleversante qui, depuis, ne laisse plus de répit à mon cerveau fatigué. Cet après-midi, j’étais enfin décidé à faire un peu de ménage et de rangement dans l’appartement. Il était temps. Mais là n’est pas l’important. En ramassant les sous-vêtements et autres livres qui avaient eu la malice de se glisser sous mon lit, j’ai trouvé un bijou que je n’avais jamais vu auparavant. Un bijou de femme. Un bijou de Juliette. Une fine chaîne en or, nantie d’un pendentif représentant un animal bien reconnaissable. Il ne m’a pas fallu deux secondes pour constater, horrifié, que la bestiole dorée qui flirtait depuis plusieurs semaines avec mon parquet n’était autre qu’une minuscule chauve-souris aux ailes déployées. Une chauve-souris !

Jeudi 24 novembre

Aussi dingue que cela puisse paraître, j’en suis arrivé à la conclusion que le gnome n’avait peut-être pas entièrement tort. Toute cette histoire de FlashiColor, de « complot vampiresque » paraît folle, mais je commence sérieusement à penser que son délire se nourrissait d’un fond de réalité. Comment, sinon, cette chauve-souris aurait-elle pu se retrouver sous mon lit ? Et que penser de sa propriétaire volatile ? Se pourrait-il que Juliette fasse réellement partie d’une secte, une organisation secrète dont le signe de reconnaissance serait une chauve-souris ? Cette fois, il faut vraiment que je dorme…

Lundi 28 novembre

Malgré ma répugnance à me retrouver en présence du gnome, je crois qu’une petite visite de courtoisie s’impose. Je dois tenter de découvrir la vérité qui se cache sous le tissu d’absurdités dont il m’abreuve depuis des mois. Je suis à présent convaincu qu’il détient – sans le savoir – certains éléments susceptibles de me mettre sur la voie de Juliette. Je ne l’ai pas rencontré depuis notre mémorable entrevue. Comme toujours, il n’est jamais là où on l’attend.

Mercredi 30 novembre

Je n’en reviens pas : il a disparu, lui aussi ! Déménagé, envolé. Pfftt ! Plus rien. Plus de nom sur sa boîte aux lettres, son appartement vidé… Incompréhensible. En si peu de temps ! Que lui est-il arrivé ? A-t-il une fois de plus été interné ? Cela paraît peu probable. J’ai parlé à sa voisine de palier, qui n’en sait guère plus que moi. Elle a certes été témoin du déménagement, qui a eu lieu il y a un peu plus d’une semaine, dans la plus grande discrétion, compte tenu du nombre de meubles qui restaient, perdus au milieu de la jungle de détritus et de poussière. Il est vrai que j’ai entendu un peu de bruit lundi dernier, mais je n’y ai pas prêté attention, étant donné l’état lamentable dans lequel je me trouvais. Qui plus est, pendant que les déménageurs étaient à l’ouvrage, à aucun moment l’occupant de ce lieu de perdition ne s’est montré, ce qui a également étonné sa voisine. Se pourrait-il qu’il ait définitivement plié bagage ? Qu’il se soit fait la malle pour le paradis des dingos ? En tout cas, cela ne m’arrange guère. Il était ma seule piste, ma seule source d’informations. Et si, justement, il en savait trop ? Me reviennent en mémoire ses paroles angoissées : « Ils m’ont repéré, je suis dans leur ligne de mire ». Et si c’était vrai ? Si, réellement, il avait été assassiné parce qu’il avait découvert des preuves irréfutables des intentions criminelles de la secte ? Ne m’a-t-il pas affirmé que j’étais sa « dernière chance » ? Et si… j’étais le prochain sur la liste ?

A suivre…


Le Voisin (14)

Episode précédent : Le Voisin (13)

Mardi 15 novembre

Encore une semaine sans Juliette. Je ne suis sorti que deux fois depuis sa disparition, pour acheter de quoi survivre quelques jours. Et, de nouveau, le frigo crie famine. Je ne mange pourtant guère plus qu’un moineau. L’appétit, lui aussi, m’a laissé tomber. Mais, comment dire ? Cela ne m’importe pas plus que le reste. En fait, rien n’a d’importance. Le réel n’a plus aucune consistance. Mon éditeur vient d’appeler. Il n’aurait pas dû. Il ne pouvait pas savoir. Je lui ai dit qu’il ne fallait pas qu’il compte sur moi pour le roman, ni pour quoi que ce soit d’autre.

« Je n’y suis pour personne ! »

Après un silence dû à sa prévisible stupéfaction, il me rappela à mes engagements.

« Nous avons signé un contrat, vous vous en souvenez, je présume ? »

« Vous pouvez aussi bien en faire du papier brouillon… », rétorquai-je, riant sous cape de cette réplique insolente.

« Et en ce qui concerne l’à-valoir ? »

« Je vous le rembourserai… » Grand prince ! Je remerciai mentalement mes parents, qui m’avaient légué ce trois-pièces et sans qui cette audace aurait ressemblé à un suicide.

« Vous avez perdu la tête, Philippe ! Vous parlez sérieusement ? »

« Je n’ai jamais été aussi sérieux. »

 A suivre…


Le Voisin (13)

Episode précédent : Le Voisin (12)

Ce dernier épisode m’avait vidé. Je soufflai, me demandant ce que j’allais bien pouvoir raconter à Juliette. Je n’avais pas envie de l’importuner avec cette histoire de fous. J’espérais seulement qu’elle aurait profité de ce petit aparté pour se reposer. Elle semblait si lasse, tout à l’heure… Aucun bruit n’avait filtré de la chambre pendant ma discussion avec le gnome. Se pouvait-il qu’elle ait réussi à se rendormir, malgré la « discrétion » de notre visiteur matinal ? Si tel était le cas, j’en profiterais pour m’allonger quelque temps à ses côtés, sans la réveiller. Je me dirigeai donc en silence vers la chambre. J’entrebâillai doucement la porte, et passai la tête, m’attendant à la voir assoupie sur le lit. J’aimais la regarder dormir, observer ses traits détendus, son souffle calme et profond, son ébauche de sourire, parfois, sa débauche de charme, toujours…

Mon attente, cette fois, fut déçue. Seuls les draps défaits et des vêtements épars sur le sol étaient là pour m’accueillir. Où était Juliette ? Sans doute dans la salle de bains. Mais, là encore, l’absence. Un frisson me parcourut. Une sueur froide. Mille idées funeste se frayèrent un chemin vers mon cerveau. Cohue et bousculade à l’intérieur de ma boîte crânienne. Entrant totalement en ébullition, je courai en tous sens. Je regardai sous le lit, dans l’armoire, puis derrière les portes, dans les tiroirs de la commode et de la table de chevet, pour finir à quatre pattes, la tête sous le tapis ! Comme si Juliette, faite carpette ou résidente de Lilliput, avait pu s’y cacher ! Enfin, la fenêtre me fit signe et j’imaginai l’inimaginable. Et si elle avait sauté ? Ayant mis mes capacités d’analyse en berne, je ne m’étonnais pas que la fenêtre en question fut fermée, et j’avançais vers elle en tremblant. J’ouvris les battants, et regardai en bas. Rien. Rien. RIEN ! Juliette… Ce n’est pas possible…

A cet instant, je perds pied. Et je lui parle, je l’appelle, éperdument. Cette nuit, encore, tu étais dans mes bras, Juliette. Nous avons dormi ensemble, peau contre peau. Nous nous sommes éveillés ensemble. Et nous étions ensemble encore quand le gnome a frappé à la porte. Tu n’as pas pu sortir, je t’aurais vue passer, je t’aurais entendue. Placé comme je l’étais, ta fuite n’aurait pu m’échapper. Et puis, tu ne serais pas partie comme ça… N’est-ce pas ?… Où es-tu, Juliette ? Le soleil est couché depuis bien longtemps, mais je ne peux trouver le sommeil. Je pense même que je ne pourrai jamais le retrouver. Tant que je tu ne seras pas revenue. Combien de temps peut-on vivre sans dormir ?

Je ne le saurai sans doute jamais. La nuit suivante, entre deux bouffées délirantes, je succombai au sommeil sans même m’en rendre compte, et je tombai dans les bras d’une Morphée pourvoyeuse de cauchemars. Encouragés pas une poussée de fièvre impromptue, les songes et la réalité, entremêlés et tout aussi effrayants, se livraient une partie de ping-pong diabolique avec mon esprit. Le gnome, déguisé en Oui-Oui, venait me taquiner et dansait la sarabande avec d’invisibles lutins autour de mon lit. Le grelot de son chapeau résonnait douloureusement dans ma tête, et rythmait la même litanie : « FlashiColor, dehors ! Y’a pas pire qu’les vampires ! » Puis, sur la pointe des pieds, il s’approchait de mon oreille, où, sur un ton confidentiel, il me susurrait sa dernière recommandation : « et surtout, n’oubliez pas : la chauve-souris est leur amie… » Pétri d’épouvante, je m’éveillais, cherchais à tâtons la chaleur du corps de Juliette, et refermais mes doigts sur un tissu glacé.

Les jours qui suivirent, l’hébétement me gagna. Le fait que j’avais cessé de m’alimenter n’y était sûrement pas pour rien. Quelques forces me revinrent lorsque je fis l’effort de me sustenter. A présent, je remonte la pente peu à peu, mais, quoi que je fasse, rien ne pourra combler le vide qui m’habite. Cela fait deux semaines que Juliette est « partie ». Je ne m’explique toujours pas pourquoi ni comment. Mais je n’ai pas encore cessé d’espérer.

A suivre…


Larmes à gauche

Bénarès3

Un petit marché attire notre attention. Dans ce quartier excentré de Varanasi, les touristes ne sont pas fréquents, et les gens semblent étonnés de nous voir examiner des étals qui ne nous sont, a priori, pas destinés. J’acquiers un punjabi noir orné de broderies dorées pour une poignée de roupies. La nuit tombe brutalement, et le marché se pare de tremblotantes lueurs jaunes. « Aïe ! », m’écrié-je sous les coups mêlés de la surprise et de la douleur. Je viens de recevoir une pierre sur la tête ! Un second projectile ne tarde pas à atteindre mon dos. Catherine, elle aussi, est touchée. Des rires d’enfants résonnent cruellement à nos oreilles. Furieuses, nous cherchons à attraper nos agresseurs, qui nous filent entre les doigts. La situation est grotesque. Les passants nous regardent sans dire mot, et ne manifestent aucun désir d’intervenir. Laissant de côté toute fierté, nous optons pour la solution salutaire : la fuite. Un rickshaw-vélo stationne à quelques pas. Nous nous précipitons vers lui, fixons le prix de la course avec le conducteur, et en « voiture » !

Nos cœurs reprennent peu à peu un rythme normal, et nous nous laissons transporter sans mot dire dans la nuit agitée de Varanasi. Des vaches blanches et efflanquées se prélassent au beau milieu du chemin. Nous les contournons. La foule va, vient, porte des colis, discute, pédale, crie. Des klaxons brisent nos tympans.

« Catherine, il y a un mort sur ma gauche », dis-je d’une voix neutre. En effet, à hauteur d’épaule, côtoyant la carriole où nous sommes assises, un cortège funèbre glisse en sens inverse au son des psalmodies. Le défunt, emmailloté de la tête aux pieds dans un linceul doré que parsèment de lumineuses fleurs orange, danse sur sa civière. Je regarde les visages des porteurs et des hommes qui accompagnent le disparu dans son ultime traversée de la ville. Nulle douleur n’est visible. Pas de larmes, mais une concentration et une application dans les gestes. L’instant n’est pas dramatique, il est recueilli. Le cortège passe, nous laissant songeuses.

Quelques minutes plus tard, nous pénétrons dans le centre de Bénarès. Notre rickshaw s’arrête. « Yogi Lodge », nous dit le conducteur avec un grand sourire, en désignant une guesthouse d’où s’échappent des Occidentaux. Plusieurs stickers, dont ceux du guide du Routard et du Lonely Planet, sont collés près de la porte.

Tout d’abord, nous restons interdites. Certes, le nom inscrit sur le fronton est bien celui de la pension où nous avons pris une chambre. Mais ce n’est pas notre pension ! Lorsque nous expliquons ce dilemme à notre conducteur, il nous répond sur le ton de l’évidence : « Mais il y a plusieurs Yogi Lodge, à Varanasi ! Ici, c’est le plus touristique, le plus connu. »

Evidemment… Cela explique d’ailleurs bien des choses : la douche froide, la crasse et les souris gambadant sous le lit de la chambre du Yogi Lodge où nous sommes descendues. Aucun guide digne de ce nom ne nous aurait conseillé ce lieu de perdition, dissimulé au fond d’une ruelle étroite, sombre et envahie par la forte fragrance de la bouse de vache qui tapisse les pavés. Le fait est que la guesthouse devant laquelle nous nous tenons a l’air d’un palace, comparée à notre trou à rat. Une fois l’étonnement passé, nous demandons au rickshaw-wallah : « Et combien y a-t-il de Yogi Lodge à Varanasi ? »

« Dix… au moins ! »

Dix ! Nous tombons des nues… Comment, diable, allons-nous retrouver notre Yogi Lodge ? Panique à bord. Résumons. Il fait nuit noire, nous avons laissé toutes nos affaires dans une auberge louche dont nous ne connaissons même pas l’adresse. Et, si la chance se plaît à poursuivre ce petit jeu vicieux, nous sommes bonnes pour visiter la dizaine de Yogi Lodge de la ville ! Coup de bol, la description que nous donnons au conducteur n’est pas trop mauvaise. « No problem, je vous y emmène.» , nous annonce-t-il. Cette seconde course nocturne est teintée d’angoisse. Plus noire encore se fait la nuit de Varanasi.

Le soulagement que nous ressentons en nous glissant dans la pestilentielle ruelle de notre pension est indescriptible. Nous sommes obligées de sonner, vu l’heure tardive. Le patron, bourru, nous laisse entrer en rouspétant. Pour ce qui est du dîner, il faudra s’en passer. Mais qu’importe ! Le bizutage de Varanasi est fini. Demain, la cité sacrée se dépouillera de son côté sombre, nous laissant entrevoir son âme. Lumineuse.


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