Le Voisin (18)

Episode précédent : Le Voisin (17)

Lundi 16 janvier

J’ai suspendu mon offensive jean-luquienne pendant plusieurs jours. Pour le rassurer. Je ne voudrais pas griller toutes mes cartouches avec mon futur allié. Autant garder des munitions pour combattre notre véritable ennemi, qui a apparemment choisi la même stratégie que moi, puisqu’il se fait très discret, lui aussi. Aucun incident étrange n’est venu troubler le cours de ces dernières heures, que je passe dans une sorte d’hébétude, chez moi, dans la seule compagnie de mes livres. Je me nourris frugalement, et ne sors que pour me ravitailler. J’ai débranché le téléphone. Car qui sait de quelle manière ces vampires peuvent s’introduire chez vous ? D’ailleurs, pour tromper leur vigilance lorsque je m’absente, je dispose un leurre devant une fenêtre, je mets la radio en route et laisse les lumières allumées. Ainsi ne sont-ils pas tentés de pénétrer chez moi subrepticement.

Vendredi 20 janvier

L’heure du plan B a sonné ! Le signal que j’attendais est survenu ce matin : la chauve-souris est revenue ! En ramassant un morceau de pain tombé sous le placard de mon évier, je l’ai retrouvée. Elle était là, minuscule et arrogante, cachée derrière une capsule de bière. Comme si elle pouvait m’échapper ! Je ne sais pas ce qu’elle s’est imaginé ! Quoi qu’il en soit, je l’ai immédiatement faite prisonnière. Elle est actuellement détenue dans une boîte à chaussure que j’ai ficelée avec soin. Et, pour plus de sûreté, je l’ai bouclée dans mon frigo. De quoi lui rafraîchir les idées, en attendant un interrogatoire en règle. Ah ! Ah ! Elle va voir de quel bois je vais la chauffer ! Quelques bougies bien placées parviendront bien à la faire parler. Mais une tâche plus importante me force à remettre cette « entretien » à plus tard.  Le moment est venu de relancer l’opération Jean-Luc. Je me rends chez lui sur le champ. Je l’ai entendu rentrer il y a une heure. Cette fois, c’est décidé, je m’invite, qu’il le veuille ou non. Je n’ai plus de temps à perdre. Je dois lui parler. Il y a urgence. Je vais tout lui dire, ce soir-même. Et tant pis s’il me prend pour un dingue. Il finira bien par comprendre. Je n’ai plus le choix, à présent. Il doit rejoindre la lutte et prendre ma suite, si d’aventure je tombais au combat. Je sens qu’ils sont proches. Il ne vont pas tarder à me tomber dessus. C’est imminent. Je devine leur hostile présence… près, tout près. Elle flotte, immatérielle, comme un brouillard maléfique. Mais je ne vais pas me laisser faire. Ils ne me feront pas disparaître aussi facilement que le gnome. Tiens, on sonne à la porte.

Déjà ?

Fin…

(janvier 2006)


Le Voisin (17)

Episode précédent : Le Voisin (16)

Samedi 24 décembre

Quelle poisse ! Il est parti pour une semaine ! J’avais complètement oublié les fêtes de fin d’année. Je l’ai vu ce matin, chargé de valises et de sacs. J’espère que la déception ne s’est pas trop lue sur mon visage lorsqu’il m’a dit : « A l’année prochaine ! » Je vais me terrer en attendant son retour.

Dimanche 1er janvier

Enfin. Il est revenu. Je reprends les choses où je les avais laissées. But de l’opération : sympathiser avec Jean-Luc en moins de deux semaines.

Mardi 10 janvier

Les choses se compliquent. Jean-Luc vient de me signifier que je ferais mieux de cesser mon petit manège, allusion non déguisée à nos rencontres qui ne doivent rien au hasard. J’ai donc été démasqué. Il est vrai que je n’ai pas fait montre d’une grande habileté ni d’une finesse exemplaire. Je me gnomise à grands pas, c’est indéniable. Quel idiot ! Pour ne pas le louper, j’ai guetté ses allées et venues par le judas de ma porte d’entrée, et j’ai fini par repérer ses horaires, assez réguliers. Il part travailler vers 9h30, et rentre en fin de journée, vers 19h15. Tout dépend du programme de sa soirée. Il sort relativement peu en semaine, mais le vendredi et le samedi, il n’est pas chez lui avant minuit. Sans doute des dîners ou des séances de ciné. Cette petite enquête bouclée, je me suis ingénié à me trouver devant les boîtes aux lettres ou dans l’escalier le matin, mais aussi le soir, ce qui est bien plus compliqué et demande des planques plus longues et fatigantes. Je suis même allé jusqu’à le poursuivre dans les escaliers, les rares fois où il eut le malheur d’être en avance le matin. Puis, las de faire le pied de grue dans les différentes parties de l’immeuble, j’ai décidé que le plus simple était encore d’attendre qu’il passe devant ma porte. Pourquoi ne pas y avoir songé plus tôt ? J’ai donc pris mes aises et installé une annexe de mon salon dans le vestibule. Un fauteuil confortable, un guéridon, une boîte à cigares et une lampe de chevet pour bouquiner. Quand j’entends le bruit de son pas marteler les marches (j’ai appris à le reconnaître entre mille), j’ouvre la porte au moment même où il pose le pied sur mon palier, et là, je demande d’un air détendu et naturel : « Ah ! Bonjour, Jean-Luc. Vous n’auriez pas du feu ? » Il sort alors son briquet et je lui tends un gros cigare, qu’il a la courtoisie d’allumer. S’il est pressé, je ne le retiens pas. Mais s’il semble prêt à s’attarder, je saute sur l’occasion et le bombarde de questions. Il est un peu timide – c’est une chance pour moi – et il a parfois du mal à rompre la conversation. Cela dit, cela ne m’avance guère, puisque je n’ai jamais réussi à le faire entrer chez moi. Ce n’est pas faute de lui avoir proposé un café, un verre, ou même des oursons en chocolat. Je dois avouer que j’ai été singulièrement maladroit. Et, depuis qu’il m’a demandé d’un air un peu sec de cesser de l’importuner, je crains que mes chances ne soient réduites à zéro.

A suivre…


Le Voisin (16)

Episode précédent : Le Voisin (15)

Samedi 3 décembre

Il faut que je sois prudent, extrêmement prudent. Le pendentif en forme de chauve-souris n’est plus là où je l’avais rangé. Craignant quelque sortilège, je l’avais placé dans une boîte en fer sous l’évier, hors de ma vue. Il me mettait en effet très mal à l’aise. Or, ce matin, je me suis levé avec un point au creux de l’estomac, la peur au ventre. Mystérieusement attiré vers la cuisine, j’ai ouvert le placard, à la recherche de la funeste petite boîte. Elle était toujours là, mais son contenu s’était évaporé. Comme par magie… noire, assurément. Je sens que les prochaines nuits vont être peu reposantes.

Lundi 5 décembre

Je n’ai pas dormi depuis deux jours. Je sursaute au moindre bruit. Suis-je en train de devenir fou ? Marcherais-je dans les pas du gnome ? Il faut absolument que je me confie à quelqu’un, sinon je vais exploser. Je connais peu de gens, ici, mais il faut vraiment que je prévienne mes semblables qu’un danger informe nous menace, qu’il est là, à nos portes, sur nos paliers. Au moins qu’une personne de cet immeuble soit alertée. Il me semble que le voisin du quatrième pourrait entendre ce que j’ai à dire. Nous nous sommes souvent parlé, dans l’escalier ou dans l’entrée de l’immeuble. Il est très sympathique, cordial, posé. Nous avons, en outre, plusieurs points communs. J’ai appris, fortuitement, que nous étions nés le même jour, et la même année, ce qui est plus rare. Il vit seul. Et, dernière « coïncidence » : il est écrivain et journaliste. Cela ne fait que confirmer une intime conviction : il est l’allié dont j’ai besoin. Je vais tenter de l’approcher discrètement, sans l’effrayer.

Mardi 20 décembre

J’ai plus de mal que prévu à faire réellement connaissance avec mon voisin, Jean-Luc. Se pourrait-il que, malgré tous mes efforts, je l’indispose ? Bien que je passe – à dessein – un temps considérable dans les parties communes de l’immeuble, je ne l’ai vu que six fois en dix jours. Je me suis contenté de le saluer, essayant ensuite d’engager la conversation sur les nouvelles du jour ou tout sujet susceptible de créer un contact entre nous. A chaque fois, il s’est montré aimable, mais je n’ai pas senti de sa part une volonté de pousser plus loin nos relations de voisinage. Mon air fatigué y est certainement pour quelque chose. Je dois avoir une mine peu engageante, en ce moment. Je transpire la peur et l’insomnie par tous les pores de ma peau. Rien d’étonnant à ce que je fasse fuir les gens. Même ma boulangère me regarde de travers. Je n’y peux pourtant rien. Je porte un tel poids sur mes épaules. Si seulement je pouvais me délester  d’une infime part de ce fardeau…

C’est dans cette optique que, dès vendredi matin, j’ai décidé d’embrayer et de donner un sérieux coup d’accélérateur à mon plan. A présent, j’essaie de le rencontrer au moins une fois par jour. Je suppose qu’il commence à se douter de quelque chose. Peut-être croit-il que je le drague ? Il faudra que je dissipe tout malentendu dans les semaines qui viennent. Mais n’est-ce pas un peu tôt pour le mettre dans la confidence ? Je pense qu’il n’est pas encore prêt à accepter la terrible vérité dont je préfère – pour l’instant – différer la révélation.

A suivre…


Le Voisin (15)

Episode précédent : Le Voisin (14)

Dimanche 20 novembre

J’ai fait une découverte bouleversante qui, depuis, ne laisse plus de répit à mon cerveau fatigué. Cet après-midi, j’étais enfin décidé à faire un peu de ménage et de rangement dans l’appartement. Il était temps. Mais là n’est pas l’important. En ramassant les sous-vêtements et autres livres qui avaient eu la malice de se glisser sous mon lit, j’ai trouvé un bijou que je n’avais jamais vu auparavant. Un bijou de femme. Un bijou de Juliette. Une fine chaîne en or, nantie d’un pendentif représentant un animal bien reconnaissable. Il ne m’a pas fallu deux secondes pour constater, horrifié, que la bestiole dorée qui flirtait depuis plusieurs semaines avec mon parquet n’était autre qu’une minuscule chauve-souris aux ailes déployées. Une chauve-souris !

Jeudi 24 novembre

Aussi dingue que cela puisse paraître, j’en suis arrivé à la conclusion que le gnome n’avait peut-être pas entièrement tort. Toute cette histoire de FlashiColor, de « complot vampiresque » paraît folle, mais je commence sérieusement à penser que son délire se nourrissait d’un fond de réalité. Comment, sinon, cette chauve-souris aurait-elle pu se retrouver sous mon lit ? Et que penser de sa propriétaire volatile ? Se pourrait-il que Juliette fasse réellement partie d’une secte, une organisation secrète dont le signe de reconnaissance serait une chauve-souris ? Cette fois, il faut vraiment que je dorme…

Lundi 28 novembre

Malgré ma répugnance à me retrouver en présence du gnome, je crois qu’une petite visite de courtoisie s’impose. Je dois tenter de découvrir la vérité qui se cache sous le tissu d’absurdités dont il m’abreuve depuis des mois. Je suis à présent convaincu qu’il détient – sans le savoir – certains éléments susceptibles de me mettre sur la voie de Juliette. Je ne l’ai pas rencontré depuis notre mémorable entrevue. Comme toujours, il n’est jamais là où on l’attend.

Mercredi 30 novembre

Je n’en reviens pas : il a disparu, lui aussi ! Déménagé, envolé. Pfftt ! Plus rien. Plus de nom sur sa boîte aux lettres, son appartement vidé… Incompréhensible. En si peu de temps ! Que lui est-il arrivé ? A-t-il une fois de plus été interné ? Cela paraît peu probable. J’ai parlé à sa voisine de palier, qui n’en sait guère plus que moi. Elle a certes été témoin du déménagement, qui a eu lieu il y a un peu plus d’une semaine, dans la plus grande discrétion, compte tenu du nombre de meubles qui restaient, perdus au milieu de la jungle de détritus et de poussière. Il est vrai que j’ai entendu un peu de bruit lundi dernier, mais je n’y ai pas prêté attention, étant donné l’état lamentable dans lequel je me trouvais. Qui plus est, pendant que les déménageurs étaient à l’ouvrage, à aucun moment l’occupant de ce lieu de perdition ne s’est montré, ce qui a également étonné sa voisine. Se pourrait-il qu’il ait définitivement plié bagage ? Qu’il se soit fait la malle pour le paradis des dingos ? En tout cas, cela ne m’arrange guère. Il était ma seule piste, ma seule source d’informations. Et si, justement, il en savait trop ? Me reviennent en mémoire ses paroles angoissées : « Ils m’ont repéré, je suis dans leur ligne de mire ». Et si c’était vrai ? Si, réellement, il avait été assassiné parce qu’il avait découvert des preuves irréfutables des intentions criminelles de la secte ? Ne m’a-t-il pas affirmé que j’étais sa « dernière chance » ? Et si… j’étais le prochain sur la liste ?

A suivre…


Le Voisin (14)

Episode précédent : Le Voisin (13)

Mardi 15 novembre

Encore une semaine sans Juliette. Je ne suis sorti que deux fois depuis sa disparition, pour acheter de quoi survivre quelques jours. Et, de nouveau, le frigo crie famine. Je ne mange pourtant guère plus qu’un moineau. L’appétit, lui aussi, m’a laissé tomber. Mais, comment dire ? Cela ne m’importe pas plus que le reste. En fait, rien n’a d’importance. Le réel n’a plus aucune consistance. Mon éditeur vient d’appeler. Il n’aurait pas dû. Il ne pouvait pas savoir. Je lui ai dit qu’il ne fallait pas qu’il compte sur moi pour le roman, ni pour quoi que ce soit d’autre.

« Je n’y suis pour personne ! »

Après un silence dû à sa prévisible stupéfaction, il me rappela à mes engagements.

« Nous avons signé un contrat, vous vous en souvenez, je présume ? »

« Vous pouvez aussi bien en faire du papier brouillon… », rétorquai-je, riant sous cape de cette réplique insolente.

« Et en ce qui concerne l’à-valoir ? »

« Je vous le rembourserai… » Grand prince ! Je remerciai mentalement mes parents, qui m’avaient légué ce trois-pièces et sans qui cette audace aurait ressemblé à un suicide.

« Vous avez perdu la tête, Philippe ! Vous parlez sérieusement ? »

« Je n’ai jamais été aussi sérieux. »

 A suivre…


Le Voisin (13)

Episode précédent : Le Voisin (12)

Ce dernier épisode m’avait vidé. Je soufflai, me demandant ce que j’allais bien pouvoir raconter à Juliette. Je n’avais pas envie de l’importuner avec cette histoire de fous. J’espérais seulement qu’elle aurait profité de ce petit aparté pour se reposer. Elle semblait si lasse, tout à l’heure… Aucun bruit n’avait filtré de la chambre pendant ma discussion avec le gnome. Se pouvait-il qu’elle ait réussi à se rendormir, malgré la « discrétion » de notre visiteur matinal ? Si tel était le cas, j’en profiterais pour m’allonger quelque temps à ses côtés, sans la réveiller. Je me dirigeai donc en silence vers la chambre. J’entrebâillai doucement la porte, et passai la tête, m’attendant à la voir assoupie sur le lit. J’aimais la regarder dormir, observer ses traits détendus, son souffle calme et profond, son ébauche de sourire, parfois, sa débauche de charme, toujours…

Mon attente, cette fois, fut déçue. Seuls les draps défaits et des vêtements épars sur le sol étaient là pour m’accueillir. Où était Juliette ? Sans doute dans la salle de bains. Mais, là encore, l’absence. Un frisson me parcourut. Une sueur froide. Mille idées funeste se frayèrent un chemin vers mon cerveau. Cohue et bousculade à l’intérieur de ma boîte crânienne. Entrant totalement en ébullition, je courai en tous sens. Je regardai sous le lit, dans l’armoire, puis derrière les portes, dans les tiroirs de la commode et de la table de chevet, pour finir à quatre pattes, la tête sous le tapis ! Comme si Juliette, faite carpette ou résidente de Lilliput, avait pu s’y cacher ! Enfin, la fenêtre me fit signe et j’imaginai l’inimaginable. Et si elle avait sauté ? Ayant mis mes capacités d’analyse en berne, je ne m’étonnais pas que la fenêtre en question fut fermée, et j’avançais vers elle en tremblant. J’ouvris les battants, et regardai en bas. Rien. Rien. RIEN ! Juliette… Ce n’est pas possible…

A cet instant, je perds pied. Et je lui parle, je l’appelle, éperdument. Cette nuit, encore, tu étais dans mes bras, Juliette. Nous avons dormi ensemble, peau contre peau. Nous nous sommes éveillés ensemble. Et nous étions ensemble encore quand le gnome a frappé à la porte. Tu n’as pas pu sortir, je t’aurais vue passer, je t’aurais entendue. Placé comme je l’étais, ta fuite n’aurait pu m’échapper. Et puis, tu ne serais pas partie comme ça… N’est-ce pas ?… Où es-tu, Juliette ? Le soleil est couché depuis bien longtemps, mais je ne peux trouver le sommeil. Je pense même que je ne pourrai jamais le retrouver. Tant que je tu ne seras pas revenue. Combien de temps peut-on vivre sans dormir ?

Je ne le saurai sans doute jamais. La nuit suivante, entre deux bouffées délirantes, je succombai au sommeil sans même m’en rendre compte, et je tombai dans les bras d’une Morphée pourvoyeuse de cauchemars. Encouragés pas une poussée de fièvre impromptue, les songes et la réalité, entremêlés et tout aussi effrayants, se livraient une partie de ping-pong diabolique avec mon esprit. Le gnome, déguisé en Oui-Oui, venait me taquiner et dansait la sarabande avec d’invisibles lutins autour de mon lit. Le grelot de son chapeau résonnait douloureusement dans ma tête, et rythmait la même litanie : « FlashiColor, dehors ! Y’a pas pire qu’les vampires ! » Puis, sur la pointe des pieds, il s’approchait de mon oreille, où, sur un ton confidentiel, il me susurrait sa dernière recommandation : « et surtout, n’oubliez pas : la chauve-souris est leur amie… » Pétri d’épouvante, je m’éveillais, cherchais à tâtons la chaleur du corps de Juliette, et refermais mes doigts sur un tissu glacé.

Les jours qui suivirent, l’hébétement me gagna. Le fait que j’avais cessé de m’alimenter n’y était sûrement pas pour rien. Quelques forces me revinrent lorsque je fis l’effort de me sustenter. A présent, je remonte la pente peu à peu, mais, quoi que je fasse, rien ne pourra combler le vide qui m’habite. Cela fait deux semaines que Juliette est « partie ». Je ne m’explique toujours pas pourquoi ni comment. Mais je n’ai pas encore cessé d’espérer.

A suivre…


Larmes à gauche

Bénarès3

Un petit marché attire notre attention. Dans ce quartier excentré de Varanasi, les touristes ne sont pas fréquents, et les gens semblent étonnés de nous voir examiner des étals qui ne nous sont, a priori, pas destinés. J’acquiers un punjabi noir orné de broderies dorées pour une poignée de roupies. La nuit tombe brutalement, et le marché se pare de tremblotantes lueurs jaunes. « Aïe ! », m’écrié-je sous les coups mêlés de la surprise et de la douleur. Je viens de recevoir une pierre sur la tête ! Un second projectile ne tarde pas à atteindre mon dos. Catherine, elle aussi, est touchée. Des rires d’enfants résonnent cruellement à nos oreilles. Furieuses, nous cherchons à attraper nos agresseurs, qui nous filent entre les doigts. La situation est grotesque. Les passants nous regardent sans dire mot, et ne manifestent aucun désir d’intervenir. Laissant de côté toute fierté, nous optons pour la solution salutaire : la fuite. Un rickshaw-vélo stationne à quelques pas. Nous nous précipitons vers lui, fixons le prix de la course avec le conducteur, et en « voiture » !

Nos cœurs reprennent peu à peu un rythme normal, et nous nous laissons transporter sans mot dire dans la nuit agitée de Varanasi. Des vaches blanches et efflanquées se prélassent au beau milieu du chemin. Nous les contournons. La foule va, vient, porte des colis, discute, pédale, crie. Des klaxons brisent nos tympans.

« Catherine, il y a un mort sur ma gauche », dis-je d’une voix neutre. En effet, à hauteur d’épaule, côtoyant la carriole où nous sommes assises, un cortège funèbre glisse en sens inverse au son des psalmodies. Le défunt, emmailloté de la tête aux pieds dans un linceul doré que parsèment de lumineuses fleurs orange, danse sur sa civière. Je regarde les visages des porteurs et des hommes qui accompagnent le disparu dans son ultime traversée de la ville. Nulle douleur n’est visible. Pas de larmes, mais une concentration et une application dans les gestes. L’instant n’est pas dramatique, il est recueilli. Le cortège passe, nous laissant songeuses.

Quelques minutes plus tard, nous pénétrons dans le centre de Bénarès. Notre rickshaw s’arrête. « Yogi Lodge », nous dit le conducteur avec un grand sourire, en désignant une guesthouse d’où s’échappent des Occidentaux. Plusieurs stickers, dont ceux du guide du Routard et du Lonely Planet, sont collés près de la porte.

Tout d’abord, nous restons interdites. Certes, le nom inscrit sur le fronton est bien celui de la pension où nous avons pris une chambre. Mais ce n’est pas notre pension ! Lorsque nous expliquons ce dilemme à notre conducteur, il nous répond sur le ton de l’évidence : « Mais il y a plusieurs Yogi Lodge, à Varanasi ! Ici, c’est le plus touristique, le plus connu. »

Evidemment… Cela explique d’ailleurs bien des choses : la douche froide, la crasse et les souris gambadant sous le lit de la chambre du Yogi Lodge où nous sommes descendues. Aucun guide digne de ce nom ne nous aurait conseillé ce lieu de perdition, dissimulé au fond d’une ruelle étroite, sombre et envahie par la forte fragrance de la bouse de vache qui tapisse les pavés. Le fait est que la guesthouse devant laquelle nous nous tenons a l’air d’un palace, comparée à notre trou à rat. Une fois l’étonnement passé, nous demandons au rickshaw-wallah : « Et combien y a-t-il de Yogi Lodge à Varanasi ? »

« Dix… au moins ! »

Dix ! Nous tombons des nues… Comment, diable, allons-nous retrouver notre Yogi Lodge ? Panique à bord. Résumons. Il fait nuit noire, nous avons laissé toutes nos affaires dans une auberge louche dont nous ne connaissons même pas l’adresse. Et, si la chance se plaît à poursuivre ce petit jeu vicieux, nous sommes bonnes pour visiter la dizaine de Yogi Lodge de la ville ! Coup de bol, la description que nous donnons au conducteur n’est pas trop mauvaise. « No problem, je vous y emmène.» , nous annonce-t-il. Cette seconde course nocturne est teintée d’angoisse. Plus noire encore se fait la nuit de Varanasi.

Le soulagement que nous ressentons en nous glissant dans la pestilentielle ruelle de notre pension est indescriptible. Nous sommes obligées de sonner, vu l’heure tardive. Le patron, bourru, nous laisse entrer en rouspétant. Pour ce qui est du dîner, il faudra s’en passer. Mais qu’importe ! Le bizutage de Varanasi est fini. Demain, la cité sacrée se dépouillera de son côté sombre, nous laissant entrevoir son âme. Lumineuse.


Le Voisin (12)

Episode précédent : Le Voisin (11)

La surprise le laissa coi, la bouche ouverte, pantelant. J’imagine, en outre, que tous les efforts physiques que cette crise de folie avait occasionnés commençaient à le fatiguer.

« Ça suffit ! hurlai-je, cramoisi. Vous allez nous laisser tranquilles, maintenant !

– Excusez-moi, Monsieur Le Goff… Il se tordait les doigts comme un gamin pris en faute, déconfit et contrit. Une fois de plus, ces changements brutaux de comportement me déstabilisaient. Ma colère retomba comme elle était venue, et je m’en voulus de cette lâcheté qui me poussait toujours vers la conciliation, la discussion, les compromis. Où donc était cette poigne dont les hommes sont supposés disposer et qui m’aurait permis de me débarrasser de ce dingue manu militari ? La question n’était plus : « suis-je vraiment un écrivain ? » mais « suis-je vraiment un homme ? ». Je m’imaginai un instant dans le rôle que j’aurais dû interpréter : sans mot dire, je lui fichais un direct du droit en pleine face et, avant qu’il n’ait eu le temps de chuter, je l’empoignais par le colback, lui faisais redescendre les escaliers quatre à quatre, et finissais par le jeter dehors avec un bon coup de pied aux fesses. Juliette, impressionnée et effrayée, assistait de loin à la scène et m’accueillait avec reconnaissance quand je remontais l’escalier d’un air détaché, le devoir accompli.

Au lieu de cela, je balbutiai : « Que… que voulez-vous, à la fin, Monsieur Caron ? » Pitoyable.

– Puis-je entrer, s’il vous plaît, Monsieur ? répondit-il en se tortillant. J’aurais dû me méfier de son air obséquieux, faussement timide.

– Et pourquoi est-ce que je vous recevrais ?

– Parce que j’ai une chose extrêmement importante à vous apprendre. Je vous aime bien, et je veux vous protéger.

– Je n’ai nullement besoin d’être protégé, si ce n’est des fous de votre espèce.

– Je le savais : vous pensez que je suis dingue ! J’aurais dû m’en douter… Et, naturellement, cela vous gêne de discuter avec un dingue, n’est-ce pas ?

Il me regardait avec des yeux de chien battu. Je crus qu’il allait pleurer.

– La question n’est pas là ! Mais vos numéros incessants ne peuvent plus durer. Nous voulons vivre en paix, vous comprenez ? » Un regard sans expression était braqué sur moi. Non, évidemment, vous ne comprenez rien à rien !

Il eut un sursaut : « Si, je comprends, Monsieur, je comprends tout ! Mais laissez-moi entrer, s’il vous plaît… Il en va de la sécurité de tout cet immeuble et de notre pays ! »

J’hésitais sur la conduite à tenir. Il semblait calme et prêt à discuter. Si je lui permettais d’entrer quelques minutes, il se contenterait certainement de me débiter une bonne dose de ses bobards paranoïaques et s’en irait satisfait, avec la conviction d’avoir rempli son obscure mission. Tandis que si je lui claquais la porte au nez sans lui avoir permis d’aller au bout de son délire, il y a de grandes chances que la crise de démence ne trouve un nouvel essor…

– Allez-y, mais je vous préviens : si vous tentez quoi que ce soit contre mon amie, je vous bousille !

Il passa le seuil sur la pointe des pieds, en poussant de petits cris de souris : « Oui, oui, oui, Monsieur Le Goff ! Je serai sage comme un Roi mage ! »

Négligeant cette image fantaisiste, je le conduisis dans le salon, lui fis prendre place dans un fauteuil, m’assis moi-même et le priai de se dépêcher de me conter ses balivernes sans plus tarder car, au cas où il ne l’aurait pas remarqué, j’étais toujours en peignoir, étant donné qu’« on » ne m’avait pas encore donné le loisir de me préparer.

– Monsieur Le Goff, je serai bref, et je ne vous importunerai plus à l’avenir. Je vous le promets.

« Parole de gnome à la gomme », pensais-je. Et, à haute voix : « OK, OK, finissons-en. »

– La situation est grave, très grave. Ils ont gagné du terrain, ils sont de plus en plus nombreux. Et pas seulement dans cet immeuble. Ici, encore, l’enjeu est modeste, c’est comme qui dirait pour les petits joueurs. Le Grand Jeu, c’est ailleurs que ça se passe : dans les ministères, les ambassades, les multinationales, les banques, les syndicats… Leur tactique est simple : ils placent des agents un peu partout. Ils infiltrent tous les milieux et, petit à petit, ils sont où il faut être, aux postes clés qui leur permettent d’avoir les mains libres et les canines à l’air sans être inquiétés. Vous comprenez ? C’est de la stratégie de haut vol, la grande classe. James Bond n’a plus qu’à aller se rhabiller ! »

– Je ne vois pas ce que James Bond a à voir là-dedans, mais continuez.

– Hé bien ! moi, j’ai décidé qu’on n’allait pas se rendre sans lutter. Il faut organiser la résistance ! Chacun à son échelle, on peut faire quelque chose. Tenez, ici, dans cet immeuble, il y a « quelque chose » à faire…

– Et qu’y a-t-il donc à faire, dans cet immeuble, monsieur Caron ?

– Je vais vous le dire, mais… c’est délicat. Vous risquez de mal le prendre…

– Allez-y. Après ce que je viens d’entendre, je suis vacciné contre les conneries pour les dix années à venir. Je vous recontacterai dès que j’aurai besoin d’un rappel.

– C’est méchant, ce que vous me dites. Mais je vous pardonne, d’autant plus que j’ai besoin de vous pour agir. Voilà. Votre amie… Juliette, c’est bien ça ?

– Oui, en effet. Vous êtes bien informé.

D’une voix fluette où se lisait une fierté mal déguisée, il répondit : « Hé ! hé ! C’est que je me suis entraîné, ces derniers mois. J’essaye de me mettre à leur niveau, côté espionnage, tactique, tout ça.

– Je m’en réjouis pour vous. Mais abrégeons. Je parie que vous allez me dire que Juliette fait partie de la clique des vampires.

– Oui, exactement ! Vous le saviez donc ? Je n’en reviens pas !

– Et je pense même que tout l’immeuble est au courant.

– Quoi !

– Il faudrait être sourd pour ne pas avoir entendu les hurlements que vous avez poussés dans la cour.

– Quels hurlements ?

– Ne me dites pas que vous avez oublié ce qui s’est passé tout à l’heure ? »

– Je ne vois vraiment pas de quoi vous voulez parler. Ce que je retiens, c’est que tout le monde ici est au courant que vous hébergez un membre crapuleux de FlashiColor et que personne ne fait rien. A part moi, bien sûr… Bande de collabos !

– Je ne vous permets pas !

– Collabos ! Collabos ! Collabos !

Il s’était levé de son fauteuil d’un bond et répétait sans se lasser son accusation, en marquant chaque « Collabos ! » d’un saut à la grâce « crapeautesque » qui faisait trembler mon parquet de toutes ses lattes. Une colère froide m’emplit et me donna enfin la force de faire ce que j’aurais dû faire depuis un long moment. Je me levai, le pris fermement par l’épaule et le reconduisis résolument vers la sortie. Sobrement. Sans mot dire. Lui non plus ne disait plus rien. Il se laissa mener docilement jusqu’au seuil de mon appartement. Lorsque enfin je relâchai mon emprise, il me glissa juste cette phrase, d’un air las : « Merci de m’avoir écouté, monsieur Le Goff. Je ne vous importunerai plus, désormais. Rappelez-vous ce que je vous ai révélé et ne sous-estimez pas leur force. Et, surtout, n’oubliez pas ceci : leur signe de reconnaissance est une chauve-souris…

– C’est cela, oui. Rentrez chez vous, maintenant…

Il s’éloigna lentement et monta les marches comme un homme usé, accablé par les ans. En refermant la porte, je l’entendis murmurer : « … une chauve-souris… »

A suivre…


Le Voisin (11)

Episode précédent : Le Voisin (10)

 

Dimanche 6 novembre

Pourquoi écrire ? Pour dire quoi ? Plus rien n’a de sens, à présent. Elle est partie… Je crois que ces trois mots suffisent à résumer la pensée qui me ronge depuis deux semaines.

Mardi 8 novembre

Il faut que j’écrive, que je relate ce qui est arrivé le plus fidèlement possible, en n’omettant aucun détail. Je ne peux m’y dérober. Que cette douleur jetée sur le papier soit un premier pas vers la guérison.

Samedi 22 octobre, à sept heures tapantes, Juliette et moi fûmes réveillés en sursaut par des slogans scandés sous nos fenêtres. Une manifestation, à cette heure ! Et dans la cour de notre immeuble ! Impossible. A moins que… C’était lui, évidemment. Seules les brumes d’une conscience encore assoupie avaient pu me faire hésiter sur l’identité du fauteur de trouble. Quand j’entendis quel était le message délivré, je n’eus plus aucun doute sur son auteur :

« FlashiColor dehors ! Y a pas pire qu’les vampires ! »

Suivaient plusieurs coups frappés sur un gong tibétain, dont l’écho se répercutait sur les façades qui ouvraient de grands yeux étonnés : un à un, les volets cliquetaient, puis des fenêtres émergeaient des visages hirsutes, endormis ou franchement agacés.

Ainsi, il recommençait. Et de plus belle. Son délire avait juste attendu son heure pour prendre une nouvelle ampleur, après cette trêve-leurre. Bien que je fusse habitué aux surprises de mon drôle de voisin, j’étais néanmoins étonné de ce dernier coup de théâtre. Il semblait si apaisé, si « normal » depuis son retour de l’hôpital. J’étais plus déçu qu’irrité par cette mascarade matinale, et je me contentais de regarder, navré, le numéro qui se jouait sous mes fenêtres. La voix de mon voisin attaquait les aigus.

« FlashiColor dehors ! Y a pas pire qu’les vampires ! »

Après trois coups de gong, le gnome fit un demi-tour sur lui-même, stoppa net, regarda en l’air et pointa un doigt accusateur dans ma direction. Je tressaillis.

« Elle est là ! La vampire en chef ! Suivez-moi, camarades, on va lui faire la peau ! » Et il déguerpit, lâchant son gong au passage, qui fit un vacarme retentissant en tombant sur les pavés de la cour. Accompagné par son escorte fantôme, il devait à présent se précipiter dans les escaliers et grimper les marches à pattes raccourcies.

– Je l’attends de pied ferme, dis-je. S’il a le culot de sonner ici, je crois que je… La vue de Juliette coupa net ma tirade. Elle avait précipitamment passé un tee-shirt et un pantalon, et avait regagné le lit. Pelotonnée sous les couvertures, elle frissonnait, l’air ailleurs. Elle semblait pétrifiée, le regard fixe et légèrement fiévreux.

– Qu’y a-t-il, Juliette ? m’enquis-je, inquiet.

– Rien… murmura-t-elle.

– N’aie pas peur, je suis là, affirmai-je en endossant le costume un peu trop large du héros viril et protecteur que je n’avais jamais été et que, probablement, je ne serais jamais.

Plusieurs coups violents frappés sur ma porte m’avertirent qu’il était là, prêt à en découdre avec celle qu’il croyait être « la vampire en chef ». Vite. Il fallait à tout prix que je trouve une esquive, une solution expresse qui me permettrait de résoudre ce problème en évitant, si possible, l’affrontement. La tête me tournait. Qui sait ce qu’il était capable de faire si je le laissais pénétrer chez moi ? La sécurité de Juliette était primordiale, et je doutais de mes capacités à contenir l’agressivité d’un fou furieux de son acabit. Jusqu’où était-il prêt à aller dans son délire ? Et s’il dissimulait une arme sous ses vêtements ?  Je paniquais, et l’attitude de Juliette n’avait rien pour me rassurer. Elle était livide, et semblait proche de l’évanouissement.

– Juliette… ça va ?

– Oui… dit-elle dans un souffle, de plus en plus absente.

Pendant ce temps, les coups redoublaient. Je fus pris d’un accès de colère contre cet homme qui se permettait de terroriser celle que j’aimais. Il fallait que cela cesse, immédiatement.

– Reste là, Juliette. J’y vais, et je te promets que c’est la dernière fois qu’il nous gâche une matinée.

Elle hocha la tête, puis s’allongea en me tournant le dos.

– Je vais me reposer un peu, dit-elle.

– Bien. Et, surtout, ne sors pas. Je ne veux prendre aucun risque avec ce taré.

Je fermai la chambre en sortant, traversai le couloir à grandes enjambées et ouvris brutalement la porte d’entrée.

A suivre…


Le Voisin (10)

Episode précédent : Le Voisin (9)

Lundi 17 octobre

Il est de retour. Incroyable, mais vrai. C’est Madame Borie, ma voisine du dessous, qui m’a averti. Elle était présente le jour de son dernier coup d’éclat, et, franchement, elle n’aurait pas parié un kopek non plus que nous le reverrions si vite. Comment a-t-il fait pour ne rester que trois semaines à l’hôpital psychiatrique ? Mystère… En tout cas, il y a fort peu de chance qu’il nous revienne guéri. Juliette passe le week-end ici. J’espère qu’il se fera discret. Car j’ai senti que la scène de l’autre jour l’avait affectée. J’ai même eu l’impression qu’elle me reprochait quelque chose. Je me trompe certainement, mais cela a jeté un froid entre nous et elle a mis presque trois jours avant de retrouver le sourire. Juliette est si sensible… Sans doute une telle violence l’a-t-elle choquée. Je veillerai à ce que cela ne se reproduise pas.

Jeudi 20 octobre

Nous vivons, Juliette et moi, des moments inoubliables, d’une rare intensité. Mon roman n’en prend que plus de retard, mais je m’en moque. Carpe diem. Le reste importe peu. Quant au gnome, il est métamorphosé. J’appréhendais de le rencontrer, mais j’avais tort. Je l’ai croisé au Monoprix, hier matin. L’ayant aperçu le premier, j’ai tenté de l’esquiver. Prenant un air absorbé, je simulai un intérêt profond pour les pains de mie qui me faisaient face. Trop tard. Il m’avait repéré : « Monsieur Le Goff ! »

– Oui, répondis-je d’une voix faible.

– Comment allez-vous ? Je suis ravi de vous revoir. Je pensais justement aller sonner chez vous tout à l’heure, commença-t-il. Un large sourire barrait son visage. Il était rasé de frais et sentait l’eau de Cologne à plein nez.

– Ah bon ? Vous vouliez sonner chez moi ?

Malgré son air avenant, l’idée qu’il sonne chez moi ne m’enchantait guère. Cela me rappelait certaines scènes nocturnes que j’aurais préféré oublier.

– Oui, Monsieur Le Goff. Je tenais à m’excuser pour tout le dérangement dont je me suis rendu responsable.

Dérangement, c’est exactement le mot qui convenait, et il s’appliquait à mon voisin dans tous les sens du terme… Mais je fus assez hypocrite pour dire :

« N’en parlons plus, voulez-vous. Les dégâts causés à la cage d’escalier ont été réparés…

A l’évocation des conséquences matérielles de ses « frasques  », il se rembrunit sensiblement, si bien que j’ajoutai d’un ton optimiste :

– Vous avez l’air en forme…

– Aucun doute là-dessus : je suis en pleine forme. Sa bonne humeur était revenue. On peut même dire que je revis. Vous savez, je me souviens à peine de ce qui s’est passé, avant qu’ils ne m’emmènent… vous savez…

– Je pense que cela vaut mieux pour vous, Monsieur Caron. L’essentiel est que vous soyez guéri, n’est-ce pas ?

– Oui, murmura-t-il. Je suis guéri. Grâce aux médicaments qu’ils m’ont donné, j’ai vite remonté la pente. Pourvu que ça dure !

– Oui, repris-je, d’un air convaincu : pourvu que ça dure. »  Et ça, je le pensais vraiment.

 A suivre…


Le Voisin (9)

Episode précédent : Le Voisin (8)

Vendredi 8 septembre

Hier, au vernissage de la galerie de Kate, j’ai fait la connaissance d’une charmante créature. Et, la chance étant de la partie, elle n’a pas dédaigné ma compagnie, ni mon désir de la revoir au plus vite. Nous avons rendez-vous cet d’après-midi. D’abord une exposition, puis, je l’espère, une promenade qui nous mènera jusqu’au dîner que, de manière « inattendue », je ne manquerai pas de lui proposer. Elle a pour nom Juliette et me fait déjà tourner la tête.

Mardi 20 septembre

L’amour est l’ennemi de la création. Comment penser à mon affreux personnage gnomique lorsque l’on partage les jours et les nuits de Juliette ? Sa beauté et son esprit éclipsent tout le reste. Les mots, d’une triste banalité dans ce cas précis, peinent à décrire ses longs cheveux noirs, la blancheur nacrée de sa peau, ses yeux sombres et profonds. Moi qui ne jurais que par les blondes diaphanes, je me suis laissé envoûter par les sortilèges de cet oiseau de nuit.

Du coup, mon roman est en rade, une fois encore. Mon éditeur vient de m’appeler pour prendre des nouvelles de mon « petit dernier ». J’ai failli lui répondre qu’il était prématuré de parler du petit dernier, dont la gestation serait sans doute éléphantine. Mais je jugeai qu’il était inopportun de le prendre de front, étant donné ma délicate situation. Je m’inventai donc des obligations, des devoirs, des imprévus, des excuses… tout ce que je pus pour justifier mon silence depuis plus d’un mois. Comme le dit mon voisin, je suis un peu « dans la lune », en ce moment. Juliette, Juliette… Il va falloir que je me fasse violence pour me distraire de ta présence enchanteresse.

Samedi 24 septembre

Ce matin, nous avions décidé de nous offrir une « garce matinée », un état de grâce  mâtiné de délicieuse scélératesse. J’étais loin d’imaginer de quelle manière ce programme allait être totalement bouleversé. Cela commença par un bruit sourd qui semblait dégringoler l’escalier pour s’arrêter sur mon palier. Je pris le parti d’ignorer ces OBNI (Objets bruyants non identifiés).

« Je parie que c’est mon voisin du dessus qui fait encore des siennes. Nous ne sommes pas là. » J’étais bien décidé à ne pas laisser le gnome gâcher ces instants précieux. J’avais averti Juliette de ses bizarreries, mais, depuis qu’elle venait chez moi, elle n’avait pas eu le déplaisir de les subir, mon voisin ayant fait preuve d’une discrétion et d’une tranquillité inhabituelles. Le calme avant la tempête, songeai-je. Bonne intuition : ce matin-là, nous eûmes droit au tsunami. Adieu, léger crachin, bonjour gros grain. Mon voisin avait sorti l’artillerie lourde. J’en eus la confirmation quelques minutes plus tard, lorsque, las d’entendre le vacarme, je décidai de le faire cesser, d’une manière ou d’une autre.

« Ne bouge pas, dis-je à Juliette. Je reviens tout de suite. » Je passai un peignoir et, furax, ouvris la porte d’entrée. Ce que je vis me surprit tant que j’en oubliai d’être en colère.

Plusieurs étagères en morceaux jouaient les mikados, des chaises avaient les pieds en l’air et faisaient les gaillardes sous le poids d’une armoire à glaces sévèrement amochée. Les meubles côtoyaient des objets ordinaires qui me parurent insolites dans le décor qui était devenu le leur : une brosse à cheveux, un fer à repasser, une casserole, une plante verte, un masque de Mickey, des gants en laine, des sacs poubelle débordant de détritus infâmes… Cette énumération ne dépareillerait pas dans le « jeu de la valise » qui nous occupait des heures, mon frère et moi, lors des longs trajets en voiture. A présent, pour y jouer, il nous suffirait de remplacer : « dans ma valise, j’ai… » par : « sur mon palier, j’ai… » Et chapeau à celui qui réussirait à ressortir la liste complète – et dans l’ordre – des objets répandus sur le sol ! A croire que mon voisin avait vidé tout son appartement. Non, pas tout, visiblement : un gigantesque bruit emplit l’escalier. La suite arrivait. Rayon électroménager, cette fois. La machine à laver fit de sérieux dégâts en s’écrasant sur les quelques meubles qui étaient parvenus entiers jusqu’à chez moi. Heureusement, j’avais eu le réflexe d’opérer un repli stratégique dans mon vestibule. De toute façon, j’étais bloqué. Impossible de sortir de chez moi.

Juliette m’avait rejoint, tout aussi stupéfaite que moi. Soudain, une voix tonitruante emplit la cage d’escalier : « Dégagez, les vampires ! Et toi, tu crois que je ne t’avais pas vu te cacher dans mon micro-ondes ? Ah ! Ah ! Fous le camp ! Nosferatu en tutu ! » Sur quoi, nous eûmes la visite impromptue du micro-ondes susmentionné, qui atterrit avec perte et fracas sur sa camarade de cuisine, la machine à laver.

« Appelle la police », me dit Juliette. Ce que je m’empressai de faire. Les forces de l’ordre ne tardèrent pas à intervenir, rétablissant enfin le calme dans cet immeuble en émoi. Lorsqu’ils se furent frayé un passage dans le fatras qui encombrait l’escalier, les policiers donnèrent l’assaut et n’eurent aucun mal à maîtriser le gnome, qui poussait des hurlements suraigus. Entre deux cris se glissaient des mots, dont peu étaient intelligibles. Je parvins seulement à saisir ces quelques bribes de phrases : « Arrêtez-les ! Eux ! Moi, j’ai rien fait !… Ils se planquaient dans mes meubles !… Quoi ! Vous les avez laissés filer ! J’en étais sûr !… Au secours ! les flics en sont, les flics en sont !… »

Je pense que, cette fois, il devrait faire un séjour prolongé dans un établissement spécialisé. Je ne doute pas que la compagnie des hommes en blanc lui fera le plus grand bien.

A suivre…


Le Voisin (8)

Episode précédent : Le Voisin (7)

Lundi 5 septembre

Je commence à me demander s’il n’a pas posé des caméras chez moi, avec vue panoramique sur mon bureau et zoom hyper puissant sur mon journal. Je deviens parano (il déteint sur moi), mais j’ai l’impression qu’il sait exactement ce que j’y écris. Depuis que j’ai noté que ma hantise était de le croiser dans l’escalier, il y a deux semaines, je le rencontre tous les jours. Tous les jours et même plusieurs fois par jour ! En fait, dès que je sors de chez moi, sa porte s’ouvre, il dévale l’escalier précipitamment, me dépasse en me jetant une œillade complice, m’attend en bas, essoufflé par sa course. Il me tient la porte et disparaît dans le local à poubelles. Ne me demandez pas ce qu’il fabrique dans le local à poubelles. Je n’en sais fichtre rien, et je ne veux pas le savoir. Quand je reviens, quelle que soit l’heure et la durée de mon absence, il est là ! Pas toujours au même endroit, ce qui a le don d’accroître mon stress, mais il est là, quelque part.

Lundi, je rentrais chez moi les bras chargés de courses. Je composai le code d’entrée de l’immeuble, et avançai lorsque – surprise ! – il surgit de derrière l’épaisse porte en bois, diablotin grimaçant sortant de sa boîte à malice. Je fus si saisi que j’en laissai tomber l’un de mes sacs, qu’il s’empressa de ramasser, se courbant comme un courtisan coupable de quelque forfait sournois.

« Je vous ai fait peur ? s’enquit-il d’un air naïf.

– Evidemment, que vous m’avez fait peur ! Je peux savoir ce que vous faisiez tapi derrière la porte ?

Il eut l’air embarrassé.

– Heu… J’allais sortir. » Sur quoi, mettant ces paroles en pratique, il pressa le bouton d’ouverture de la porte et disparut de ma vue.

– Bien sûr, Monsieur Caron, bien sûr, murmurai-je…. Et où comptez-vous aller… en chaussons ? »

Le lendemain, changement de scénario. J’étais allé déjeuner avec un ami dans le Marais. Vers 15 heures, je pénétrai dans l’entrée de l’immeuble et montai les escaliers. Aucun bruit. Le secteur était calme. Je me réjouissais déjà de ne pas avoir fait de mauvaise rencontre. Fatale erreur ! Une fois arrivé devant ma porte, une incompréhensible nervosité m’envahit. Je sortis ma clef et l’enfonçai en toute hâte dans la serrure. Comment expliquer cette panique sans objet, ce désir de fuir au plus vite une présence menaçante, invisible et sans doute imaginaire ? Le silence, pourtant, était total. Seule cliquetait ma clef tournant dans la serrure, un tour, deux tours, trois tours… Non, je n’étais pas seul !

Je ne pus m’empêcher de me retourner, laissant mon regard balayer tous les coins et recoins de la cage d’escalier. C’est là que je le vis : deux gros yeux étaient sur les marches, à mi-étage, et me fixaient sans ciller. Le gnome était littéralement allongé dans l’escalier. De mon palier, on ne distinguait que son crâne dégarni, surmontant les deux billes luisantes, injectées de sang. Depuis quand était-il là, à m’espionner ? Le parquet n’avait pas craqué ; il était donc forcément présent avant mon arrivée. Et, oui, forcément, il avait dû s’apercevoir de mon trouble. J’enrageais. Je devinais sa jubilation perverse devant le spectacle de mon désarroi. J’étais nu, piégé, désarmé. Il n’était nul besoin d’interprète pour décrypter la honte inscrite sur mon visage déconfit. Finalement, par un surprenant renversement de situations, c’est moi qui me sentais découvert, presque pris en faute. Lui, de son côté, se contenta de se relever en souriant. Il se pencha par-dessus la balustrade, esquissa une révérence grotesque, avant de s’éclipser sur la pointe des pieds.

Ceci n’est qu’un échantillon des mises en scènes de nos « rendez-vous » quotidiens. Je sens que je ne vais pas tarder à perdre patience. D’une manière ou d’une autre, il va falloir que cela cesse.

A suivre…


Le Voisin (7)

Episode précédent : Le Voisin (6)

Nous montâmes l’escalier jusqu’au troisième étage. Sa porte n’était pas fermée, juste poussée, et il m’invita à entrer dans son antre sans plus de cérémonie. J’insiste sur le terme d’antre, en adéquation avec la suspecte animalité de son hôte. Indescriptible : c’est le premier mot que m’évoque ce lieu, bien que ma qualité d’écrivain m’oblige à dépasser ce constat.

Tout d’abord, une épaisse couche de poussière jonche le sol. J’ignorais qu’un tel élevage de moutons puisse exister dans un immeuble aussi chic que le nôtre, au cœur de la capitale ! Quant à ce qu’il recouvre, on n’ose l’envisager. Des bestioles ? Sans aucun doute. Des immondices ? Très envisageable, vu la tenue du maître des lieux. Des pièces à convictions ? C’est ce qu’il croit, en tout cas. Des lutins domestiques et lunatiques ? Je m’égare, mais ce n’est pas exclu. Passé le seuil, nos pas sont donc amortis par ce tapis aux allures d’alpaga défraîchi, façon « on a marché sur la laine ». Le capitaine ad hoc de ce vaisseau à la dérive me conduit dans le « salon », où règne le dieu Désordre. En guise d’offrande, mon voisin lui jette ses chaussures, qui disparaissent sous la poussière, digérées par la divinité en question. Puis, il me désigne un fauteuil défoncé d’un geste théâtral. Je prends place, d’une fesse, sur l’antique carcasse.  Lui-même choisit une chaise dont la paille se fait la malle et rêve de rejoindre ses copains acariens. Quelques secondes passent, avant que je ne casse ce face-à-face de chiens de faïence.

« Nous n’allons pas y passer la nuit ! Qu’avez-vous donc à m’apprendre ?

– Ha ! Vous êtes encore là… Habillé comme vous l’êtes, vous vous confondez parfaitement avec le tissu du fauteuil.

– Peut-être, mais je ne suis pas là pour faire tapisserie. Venons-en aux faits, Monsieur Caron. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de FlashiColor ?

– Je vais vous le dire, mais il faut que vous baissiez d’un ton. On ne sait jamais, avec leurs micros… FlashiColor est – soi-disant – une imprimerie. Mais cette couverture dissimule un véritable trafic humain : ce sont des vampires !

– Des vampires ? Tiens donc !

– Comme je vous le dis. Et de la pire espèce. Ils s’introduisent dans nos appartements et, dès qu’on s’absente, ils font venir leurs victimes. Ces monstres sanguinaires les saignent à blanc, les malheureux. Et ils ne font pas la fine bouche : des femmes, des vieillards, des enfants, des hommes de votre âge… tout y passe ! Et, comble de l’horreur, ils tournent des films de leurs exploits, qu’ils diffusent ensuite sur Internet. »

Abasourdi par l’absurdité de cette révélation, je me contentai de hocher la tête, attendant la suite.

« Vous vous demandez sûrement comment ils font pour ne pas se faire pincer par les flics ? »

– Oui, évidemment, c’est exactement la question que je me posais.

– Hé bien, figurez-vous que la police est de mèche avec eux. Ils ont même leurs entrées dans les plus hautes institutions de l’Etat. Les couloirs des ministères n’ont pas de secret pour eux. Et on raconte que certains hauts fonctionnaires en seraient… Bref, on ne peut pas compter sur l’appui des autorités pour nous défendre. Nous sommes seuls, à la merci de ces monstres ! »

Il eut un hoquet qui ressemblait à un sanglot. Des tremblements agitaient ses mains. La terreur était là, tangible et incarnée.

« Calmez-vous, Monsieur Caron, il n’y a personne. Nous sommes en sécurité, ici.

– J’aimerais tant que vous ayez raison. Mais j’en ai trop vu pour douter. Et je vous le dis : si nous n’organisons pas la résistance rapidement, il sera trop tard. D’ailleurs, en ce qui me concerne, je sens que je n’en ai plus pour longtemps. Ils m’ont repéré. Ils se sont rendus compte que je les pistais et que je n’étais pas décidé à les laisser commettre leurs crimes jusque dans nos foyers. Comme je vous l’ai dit, je suis dans leur ligne de mire. Ils ne cessent de m’espionner, et j’ai bien du mal à dénicher toutes les caméras et ces satanés micros qu’ils n’arrêtent pas de cacher chez moi. Du coup, je n’ai plus vraiment les mains libres. J’ai besoin d’aide. Vous êtes ma dernière chance. Est-ce que je peux compter sur vous ?

– Bien sûr, Monsieur Caron, vous m’avez convaincu. »

J’avais entendu dire qu’il pouvait être dangereux de contredire un fou en pleine crise de démence et, étant donné la situation, j’estimais plus sage d’abonder dans son sens et d’acquiescer à toutes ses inepties. Mais j’avais perdu assez de temps, et cette dernière scène m’avait fourni suffisamment de matière pour donner un peu de relief au caractère de mon personnage. Je pris donc congé de mon hôte, en le félicitant pour son engagement et son courage. « Merci de m’avoir averti du péril qui menace l’humanité. Nous vaincrons ces vampires ! », ajoutais-je, grandiloquent, en me reprochant presque aussitôt d’en faire trop. Même le gnome semblait trouver mon jeu passablement faux. Il me regardait d’un air dubitatif. L’instant d’après, je dévalais les escaliers quatre à quatre jusqu’à mon appartement, où m’attendait un calme souverain.

Dimanche 21 août

Ces histoires de vampires m’ont mis en appétit littéraire. Ne nous privons pas d’un jeu de mot de circonstance : je suis en veine, ce matin ! Les pages s’accumulent, même si j’ignore encore si elles valent quelque chose. Mais je pense sérieusement que je tiens quelques morceaux de choix. Raison supplémentaire pour ne pas quitter mon appartement. Après le sketch d’hier soir, je n’ai qu’une hantise : le croiser dans l’escalier.

A suivre…


Le Voisin (6)

Episode précédent : Le Voisin (5)

Samedi 20 août

Hier soir, à peine avais-je refermé mon journal qu’un bruit suspect attira mon attention. Une sorte de grattement régulier, comme si un chat faisait ses griffes sur le bois de ma porte. Désormais rôdé aux événements nocturnes insolites, je me dirigeai d’un pas résolu vers l’entrée et tendis l’oreille. Le grattement continuait, têtu. Je ne tardai pas à entrebâiller ma porte, pour découvrir une scène pour le moins surprenante. Le gnome, agenouillé, était à mes pieds. Il leva les yeux d’un air interrogatif. Visiblement, je dérangeais.

« Monsieur Caron, pouvez-vous me dire ce que vous faites à quatre pattes sur mon paillasson, un cutter à la main ?

– Oui, bien sûr, je peux vous le dire, bien que, franchement, j’aie d’autres chats à fouetter. C’est évident, non ? Je prélève des échantillons. Et, croyez-moi, ça ne m’amuse pas.

– Vous prélevez des échantillons de Ma porte ?

– Oui, et des lattes du plancher, aussi. Quel boulot ! Encore deux minutes, et je jette l’éponge. J’ai un mal de dos terrible. D’ailleurs, si vous n’avez rien de mieux à faire que de me regarder trimer, je vous laisse terminer, dit-il en se relevant.

– Mais certainement… Vous ne voudriez pas également que je vous fasse un petit massage, pour apaiser vos lombaires ? lançai-je ironiquement.

– C’est pas de refus : j’adore les massages !

– Je plaisantais, Monsieur Caron, je plaisantais, m’empressais-je d’ajouter, le poil hérissé d’horreur à l’idée que mes mains puissent entrer en contact avec sa chair molle. La prochaine fois, je prendrais garde à ne pas dépasser les limites du premier degré.

– D’ailleurs, à propos de plaisanterie, Monsieur Caron, vous ne pensez pas qu’elle a assez duré ? demandais-je.

– Parce que vous croyez que c’est une blague ? Vous, alors, vous  êtes terrible !

Il paraissait réellement amusé et me regardait en plissant les yeux, comme si j’étais un petit garçon polisson qui venait de faire un tour particulièrement cocasse.

« Non, Monsieur l’écrivain, je ne suis pas dingue, et je ne me prends pas pour Sherlock Holmes non plus. Les preuves que je suis en train de réunir sont accablantes. Vous devriez m’aider, au lieu de continuer à douter. Ils sont de plus en plus nombreux, vous savez, et ils sont rapides et bien organisés. Si on ne se serre pas un peu les coudes, sûr que c’est FlashiColor qui va triompher de nous tous.

– Je suis désolé de vous décevoir, mais j’ignore complètement quel est ce FlashiColor dont vous ne cessez de me rebattre les oreilles.

– Quoi ! Vous l’ignorez encore ? Je pensais pourtant avoir été assez clair… Bon, OK, je vais tout vous dire, car j’ai foutrement besoin d’alliés. Mais ne restons pas là : les murs ont des oreilles… »

S’il n’était pas le héros involontaire de mon roman, j’aurais bien vite esquissé un repli stratégique vers mon appartement. Mais, étant avide de détails pouvant rendre mon personnage plus vivant et réaliste, je consentis à l’écouter. Mais je l’avertis : « Je n’ai pas beaucoup de temps devant moi, Monsieur Caron. Alors, je vous demanderai d’être bref.

– Ce ne sera pas long. Suivez-moi. »

A suivre…


Pour vivre heureux, vivons cachés

Catherine, tutoyant un ventilo, sur une banquette de train.

Catherine, tutoyant un ventilo, sur une banquette de train.

Combien de temps un homme peut-il rester immobile à vous regarder sans prononcer une seule parole ? Tout ce que je peux dire, c’est que la réponse se compte en heures. Notre « compartiment » couchette n’a pas de porte. Deux banquettes en skaï bleu superposées se font face, donnant sur un couloir étroit, où d’autres banquettes sont disposées perpendiculairement aux nôtres. Sur la plus élevée d’entre elles est perché un Indien d’une quarantaine d’années arborant une épaisse moustache, un pantalon en coton et une chemisette blanche. Confortablement installé, il darde un regard fixe et vide dans notre direction. Outre le fait qu’il est un peu vexant d’être l’objet d’une contemplation aussi apathique, à la longue, cela en devient agaçant. Heureusement, nous sommes des filles pleines de ressources.

Plan 1. La diplomatie.

Nous lui demandons poliment mais fermement de bien vouloir regarder ailleurs. Rien. Pas un mouvement de tête. Aucune expression. Nous répétons notre requête à plusieurs reprises, sans plus de succès. Même s’il ne comprend pas l’anglais, je suis sûre que notre message est clair. Une heure s’écoule. L’individu n’a pas remué d’un pouce. A peine a-t-il cligné des yeux.

Plan 2. Le mime.

L’homme est sourd à notre discours ? Essayons les gestes. Là, aucun doute possible, nos bras et nos mains ont traduit en cœur la même injonction : « Regarde ailleurs ! » Toujours rien. Le pire est que le spectacle ne semble même pas l’amuser, pas plus que les grimaces que nous lui lançons, en désespoir de cause.

Plan 3. Tentative d’intimidation vocale.

Au bout de deux heures, nous avons les nerfs en pelote. Ce regard bovin braqué sur nous est une véritable agression. « Stop watching us ! » hurlons-nous, exaspérées. Peine perdue. Le bougre ne bouge pas.

Plan 4. Le meurtre.

On peut bien rigoler un peu, non ? Passons directement au plan 5.

Plan 5. Camouflage.

Les grands pulls de bab aux manches qui pendouillent ont – au moins – un avantage : on peut les tendre entre les solides courroies verticales qui soutiennent les banquettes des trains indiens et se planquer derrière. Et, si cela ne suffit pas, un long paréo de Bénarès en coton imprimé fera un agréable rideau, laissant circuler l’air et garantissant à ses utilisateurs une paix impériale.



Le Voisin (5)

Episode précédent : Le Voisin (4)

Dimanche 14 août

Après avoir écrit ces lignes, je filai me coucher. Mais, était-ce dû à une trop grande lassitude ou à une activité cérébrale trop intense ? Je ne pus à m’endormir avant une bonne heure. Le personnage que j’étais en train de créer prenait corps et me hantait. Le malaise ne parvenait pas à se dissiper. Et, dans une demie conscience, tournaient dans ma tête les phrases angoissées et lourdes de menaces que mon voisin avait prononcées : « Ils sont partout », « Ils sont peut-être même chez vous, en ce moment ».

Mercredi 17 août

Je l’ai croisé ce matin, dans l’escalier, en allant chercher mon courrier. L’homme, à la démarche d’automate, grimpait les marches d’un pas lourd et lent. Lorsqu’il me vit, il me fixa de ses yeux mornes, sans avoir l’air de me reconnaître. « Bonjour », lui dis-je. Pas de réponse. Je lui souris d’un air gêné, et me plaquai contre le mur pour le laisser passer. Mais monter l’escalier ne semblait plus être sa priorité : la bouche entrouverte, il me regardait d’un air niais. Désireux d’abréger ce tête-à-tête aussi muet que surréaliste, je décidai de l’encourager : « Allez-y, Monsieur Caron, passez, je vous en prie. » Trois secondes d’hésitation plus tard, il dut se rappeler qu’il n’était pas correct de dévisager ses semblables sans mot dire et que la coutume voulait que l’on se salue en pareille circonstance. Ce qu’il fit machinalement, d’un furtif hochement de tête accompagné d’un inaudible grognement. Après quoi il poursuivit son ascension silencieusement, avant de disparaître. Comme s’il ne s’était rien passé il y a trois jours. Comme si nous étions de parfaits étrangers.

Vendredi 19 août

Cet après-midi, j’ai téléphoné à mon éditeur, qui, comme je le présumais, n’est pas opposé à ce que je lui livre un thriller… pourvu que cela se vende. Il ne me l’a pas dit de cette manière, mais c’était sous-entendu. Encore un qui rêve toutes les nuits qu’il vient de publier le « Da Vinci Code ». Quoi qu’il en soit, me voilà lancé. Je viens d’écrire six pages qui ne me paraissent pas trop mauvaises. Je plante le décor, introduis les protagonistes, installe une atmosphère mystérieuse. Je suis en verve, aujourd’hui. Cela me donnerait presque envie d’aller remercier mon voisin pour avoir réveillé ma plume paresseuse !

A suivre…


Le Voisin (4)

Episode précédent : Le Voisin (3)

– Ils sont partout, je vous dis, partout ! Ils nous espionnent. Tenez ! Pas plus tard que tout à l’heure, j’ai encore déniché l’une de leurs mini-caméras, cachée dans mon frigo. Si cela ne vous suffit pas !

– Excusez-moi, mais je ne vois pas du tout de quoi vous parlez.

– Je vous parle de FlashiColor. Ils ont une bonne couverture, les crapules : officiellement, ils sont dans l’imprimerie, les plaquettes publicitaires, vous voyez. Je suis bien placé pour le savoir : j’y ai travaillé pendant quinze ans. Mais, en fait… »

Il s’interrompit, jetant des regards affolés vers la porte d’entrée, ses yeux rougis roulant dans leurs orbites. Il me saisit le bras avec force et tira dessus pour m’entraîner dans l’autre pièce. Je trébuchai, sous le coup de la surprise, ce qui ne l’empêcha pas d’enchaîner : « Vous avez entendu ? Ils étaient derrière la porte ! Heureusement que je fais gaffe. Et vous, vous devriez être moins dans la lune. Jusqu’à maintenant, on ne peut pas dire que vous me soyez d’une grande aide. Je commence à me demander si je n’ai pas misé sur le mauvais canasson… »

Là, mon sang ne fit qu’un tour. Quel culot ! Me faire traiter de cheval ! J’en avais assez entendu pour la soirée. « Je vous rappelle que vous êtes chez moi , que vous vous êtes introduit dans mon appartement à une heure indue et pour une raison qui m’échappe ; et, franchement, je ne vois vraiment pas pourquoi je devrais continuer à écouter vos élucubrations, surtout si elles s’agrémentent de comparaisons douteuses avec un équidé. Je vous conseillerai donc de rentrer chez vous et de dormir un peu. Vous avez l’air… fatigué. » Je n’osais dire « dépressif », « à cours d’amphétamines » ou, ce qui serait plus juste : « complètement timbré ».

Il sembla réfléchir – en admettant qu’il en soit encore capable –, se gratta le crâne, prit une inspiration et dit : « Je crois que vous avez raison. Je suis désolé de vous avoir importuné. Cela ne se reproduira plus. Je vais rentrer chez moi, vérifier qu’ils n’ont pas posé des micros et planqué des caméras, me laver les dents, fermer tous les volets et bloquer la porte de ma chambre pour qu’il ne puissent pas entrer pendant que je dors, me brosser les cheveux, débrancher le téléphone pour qu’ils arrêtent de m’appeler, mettre mon pyjama…»

– Oui, bien, bien, l’interrompis-je. » Dans deux minutes, il allait me raconter ses rêves de la nuit à venir. Et, pour moi, le cauchemar avait assez duré. « Je suis sûr que vous ferez tout ce qui convient pour dormir en toute tranquillité, comme je compte le faire moi-même dans un instant.

– Bien sûr, bien sûr, je vous dérange. Excusez-moi encore, Monsieur Le Goff. Je vous souhaite une bonne nuit… et surtout, ouvrez l’œil et le bon !

– C’est ça, c’est ça. Bonne nuit, Monsieur Caron. » Et bon vent !

Mettant cette dernière pensée en pratique, je le congédiai, calmement mais fermement. Il se laissa faire sans protester. Une transformation s’était opérée. Ce n’était plus le gnome gesticulant qui avait réussi à pénétrer chez moi par je ne sais quel tour de passe-passe. L’homme était abattu, les traits tirés, et ne réagit pas lorsque je refermai la porte sur lui. Ce brusque changement d’attitude me mit presque aussi mal à l’aise que la crise de démence qui l’avait précédé.

 

Cela fait trois heures qu’il est parti et que je m’efforce de coucher ces événements sur le papier, malgré la fatigue et malgré le malaise que cela suscite en moi. Suis-je masochiste ? Que nenni ! Cette épisode absurde aura au moins eu un intérêt : je tiens enfin une piste pour mon nouveau roman ! Ce sera un polar. Commercialement parlant, je ne pense pas que mon éditeur y trouvera à redire. Le genre est indémodable, et, qui plus est, je m’y suis déjà essayé – avec un certain succès – par le passé. Inutile de préciser qui sera le maniaque de l’histoire. Mon voisin, évidemment ! Enfin, un personnage inspiré de mon voisin, une sorte de gnome maléfique insaisissable, paranoïaque et complètement imprévisible. Cette rencontre est un signe du destin. L’occasion est trop belle pour la laisser filer, et je compte bien en tirer profit, même si je dois pour cela surmonter ma répugnance et creuser un peu le mystère de cet homme étrange. La création est à ce prix.

A suivre…


Le Voisin (3)

Episode précédent : Le Voisin (2)

J’étouffai un cri de surprise autant que d’effroi. Sa silhouette se découpait à contre-jour dans l’encadrement de ma porte, et j’eus du mal à le reconnaître. Car, aussi drôle que cela puisse paraître, je connaissais l’intrus : c’était l’un de mes voisins, qui habitait à l’étage supérieur. L’immeuble est disposé en L, et l’une de ses fenêtres a vue sur mon salon. Lorsque, comme en ce moment, le temps clément me permet de lire près de la fenêtre ouverte, je l’aperçois fréquemment, accoudé, prenant l’air, les yeux dans le vague. S’il arrive que nos regards se croisent, il me fait un petit signe de la main, avant de disparaître dans son appartement. Jusqu’à ce soir, nos rares échanges verbaux s’étaient bornés à des considérations météorologiques ou des réflexions concernant l’entretien des parties communes. Je savais qu’il vivait seul, et il m’avait dit, un jour, qu’il travaillait dans une société d’imprimerie. C’est à peu près tout ce que je connaissais de lui et, à vrai dire, cela ne m’intéressait guère, pas plus que la vie des autres habitants de l’immeuble. La discrétion et la réserve sont les garants de ma tranquillité, et la froideur un rempart qui protège mon intimité des agressions du monde extérieur. Jusqu’à présent, cette autoprotection s’était révélée infaillible.

Dès que je l’eus remis, je mesurai le ridicule de la situation. Quel roman n’avais-je pas inventé l’instant d’avant ! Le tueur en série était en fait mon voisin du dessus… On n’est pas romancier par hasard, me dis-je, et cela me rassura sur ma vocation. Dans l’instant qui suivit, je tentai de sauver l’honneur en lançant un : « Bonsoir, Monsieur Caron. Comment allez-vous ? » d’un ton exagérément enjoué et peu naturel. « Chuuutttt ! » chuinta-t-il, en posant un doigt sur ses lèvres. Rentrez vite ! Ils vont nous entendre… », dit-il en s’effaçant pour me laisser passer, enfin. Je ne me fis pas prier, mesurant, amusé, le comique de la situation. « Merci de m’autoriser à rentrer chez moi . Trop aimable ! », lui glissai-je avec une pointe d’ironie. Ce qui eut pour effet immédiat l’émission d’un nouveau « Chuuuttttt ! », rendu plus aigu par un agacement qu’il ne cherchait pas à travestir. En me retournant pour lui répondre, j’eus un mouvement de recul. Le contre-jour avantageux avait disparu et, dans la lumière discrète qui émanait de mon salon, l’individu était tout bonnement effrayant. Un gnome, oui, un gnome ! Les légendes de mon enfance bretonne prenaient corps. Sûr que les lutins n’allaient pas tarder à rappliquer. Dans cinq secondes, je serais téléporté sur la lande, et entrerais sans me méfier dans le cercle infernal de la danse des korrigans, sous le regard complice d’une lune pâle, jusqu’à l’épuisement ! Je m’égare, mais c’est exactement l’image qui me vint à l’esprit.

La première chose remarquable chez lui était sa petitesse, accentuée encore par le fait qu’il se tenait légèrement courbé vers l’avant, comme s’il ployait sous le poids d’une charge invisible. Le teint grisâtre de sa figure molle luisait sous une épaisse couche de sueur. Quelques gouttes glissaient lentement le long de ses tempes. Ses lèvres minces tremblaient imperceptiblement et s’étiraient en une sorte de rictus sur une bouche dont on ne voyait pas les dents. Le cheveu rare et grisonnant, en bataille, rehaussait l’aspect délabré de mon inquiétant voisin. Sans que je l’aie prié d’entrer, il se précipita à ma suite et referma la porte, avant de pousser un « ouf ! » de soulagement. J’étais trop surpris pour lui faire remarquer son comportement cavalier. J’attendis donc qu’il s’explique.

« On est en sécurité, ici ? demanda-t-il, toujours à voix basse.

– Evidemment, répondis-je. Qu’aurais-je à craindre dans mon propre appartement ?

– Qu’auriez-vous à craindre dans votre propre appartement ? Ah ! Ah ! On voit bien que vous êtes écrivain, vous : la tête dans les étoiles ! Mais pour le sens de l’observation, vous repasserez ! Excusez, mais c’est un comble que vous n’ayez rien remarqué. Ils sont partout : dans l’escalier, sous les toits, et, évidemment, dans les appartements ! Ils sont peut-être même chez vous, en ce moment, dit-il d’un air angoissé, baissant de nouveau la voix.

– Mais enfin, de qui parlez-vous ? demandais-je.

– Mais des émissaires de FlashiColor, évidemment !

– Evidemment…

A suivre…


Le Voisin (2)

Episode précédent : Le Voisin (1)

Samedi 13 août

Comme si ces dernières lignes étaient prophétiques, je viens de faire une rencontre aussi désagréable que providentielle. Je m’explique. Il y a encore deux heures, j’allais de l’abattement à l’excitation pathétique de l’auteur qui croit avoir trouvé un sujet génial et s’aperçoit presque aussitôt qu’il fait fausse route. J’étais devant mon écran, les doigts suspendus au-dessus de mon clavier, à la manière d’un médium qui tente de faire tourner les tables – sauf, qu’en l’occurrence, c’était plutôt moi qui tournais en rond -, quand la sonnette retentit. Longuement, de façon insistante, comme si la personne qui appuyait sur le bouton avait oublié d’en ôter sa main.

Il était près de 22 heures et je n’attendais aucun invité. Je suis casanier, et je déteste les visites surprises, surtout si tardives. C’est donc d’assez méchante humeur que je me dirigeai vers la porte d’entrée. Je l’entrebâillai, m’attendant à me retrouver nez à nez avec le mystérieux importun qui avait eu l’indélicatesse de troubler ma quiétude.

Tout d’abord, je ne vis rien. Et pour cause. Hier, l’ampoule de mon vestibule avait rendu l’âme ; dehors, le couloir était noir et le lumignon de mon salon ne portait pas bien loin. Il fallut quelques secondes à mes yeux pour s’adapter à la brusque obscurité. Comme aucun mouvement ni aucun bruit ne trahissait de présence humaine, je pensai que, sans doute, une personne s’était trompée de porte et, se rendant compte de son erreur, avait préféré déguerpir, évitant ainsi le désagrément de s’excuser auprès d’un voisin peut-être chagrin. Se pouvait-il que ma réputation de personnage taciturne fut à ce point connue ? Non, ce serait accorder trop d’ampleur à ma renommée. Mégalo, quand tu nous tiens… Je refermai donc la porte, poussai le loquet et repris, soulagé, le chemin de mon petit salon. J’avais hâte de me replonger dans le Dictionnaire historique de la langue française dont je lis quelques pages chaque soir avant de gagner ma chambre. A peine avais-je parcouru trois lignes que mon cœur fit un bond dans ma poitrine. La sonnette venait à nouveau de retentir dans le silence de cette curieuse nuit.

J’hésitai un instant, soudain pris de peur. Mon coeur battait allegro. Qui pouvait bien sonner ainsi chez moi, et, surtout, dans quel but ? Avais-je des ennemis ? Un maniaque avait-il décidé de passer à l’action ce soir ? D’ailleurs, n’était-ce pas la pleine lune ? Avais-je peur des loups-garous ?… Après cette brève bouffée délirante, je me résonnai et décidai de balayer ces idées saugrenues. Un peu de courage, que diable !

Pour la seconde fois de la soirée, je me retrouvais devant la porte d’entrée, que j’ouvris doucement. A l’extérieur, la lumière étaint toujours éteinte. Je ne distinguai rien dans un premier temps. Un mélange de crainte et de colère m’étreint. Soit on se fichait de moi, soit j’étais directement en danger. L’image d’un tueur en série tapi dans l’ombre taquinait un coin refoulé de mon esprit. J’attendis presque une minute, à l’affût du moindre bruit. Comme rien ne se passait, je risquai un pied sur le seuil, puis, étonné par tant de bravoure, le second. Encore deux pas, et j’atteindrais le bouton de l’interrupteur.

Une odeur aigre flottait dans l’air, et je sentis comme un frôlement furtif. Tout courage m’abandonna. J’avais eu mon lot d’aventures pour ce soir. Laissant à d’autres le soin d’élucider ces mystères, je fis vite demi-tour et faillis avoir un infarctus.

Un petit homme se tenait entre moi et l’entrée de mon appartement.

A suivre…


Le Voisin (1)

Une drôle d’histoire, écrite en janvier 2006. A lire sous forme de feuilleton…

Lundi 1er août

« Je suis écrivain. » J’ai beau me raisonner, je ne peux m’empêcher d’éprouver une délectation totalement immodeste en prononçant ces trois mots. Cela fait pourtant une dizaine d’années que je répète cette phrase ponctuellement, notamment lorsqu’on me demande ce que je « fais dans la vie ». Certains, incrédules, me rétorquent : « C’est très intéressant, mais vous avez bien un métier ? » C’est là que j’enfonce le clou (je gagne à tous les coups) : « Oui, je suis écrivain, c’est ma profession ! », ce qui épate la galerie des glaces où je me plais à admirer mon reflet flatteur. Et, devant les mines envieuses ou dubitatives, je me sens souvent obligé d’ajouter, d’un air faussement détaché : « mais j’écris aussi des articles pour plusieurs magazines ». Tout le monde s’en trouve immédiatement rassuré. Car, écrivain, est-ce réellement un métier ?

Jeudi 4 août

En relisant ce qui précède, je me rends compte que je manque cruellement d’honnêteté envers moi-même. Ai-je donc si peur de me dévoiler aux autres que, pris par l’habitude, je m’obstine à m’aveugler moi-même ? Certes, profitant de l’aura particulière que l’état d’écrivain ne manque jamais de dégager en société, j’en oublierais presque l’envers du décor, la triste condition qui est la mienne lorsque, comme aujourd’hui, je ne parviens pas à justifier ce fichu titre d’écrivain. Lorsque, une fois dégrisé, seul devant mon grand bureau en chêne, je me sens aussi plat que l’écran de mon ordinateur. Plus que sec : aride, à fond de cale, vidé, sans contenu. On peut se l’avouer, c’est la panne la plus longue que j’aie jamais connue : six longs mois sans écrire une seule ligne valable. Je me leurre en remplissant consciencieusement ce journal, qui me donne l’illusion de ne pas être totalement stérile. Suis-je encore écrivain ? Et qu’est-ce qu’un écrivain qui n’écrit plus ?

Mardi 9 août

Encore cinq jours sans écrire. Si je suis complètement franc, la prochaine fois que l’on me demande quelle est mon activité professionnelle, je serai sans doute obligé de répondre : « Je suis un écri-vent ». Et ça, pour le coup, ça devrait en étonner plus d’un ! Bien que, parmi la myriade de ceux qui se prétendent écrivains, il y a fort à parier que le métier d’écri-vent est dans l’air du temps…

Jeudi 11 août

Je n’ai pas le début de l’idée qui pourrait faire naître le roman que je m’étais engagé à livrer à mon éditeur dans cinq mois. Il serait temps que je me réveille. Mais qu’ajouter de plus à ce que j’ai déjà écrit  dans mes précédents livres ? Lorsque j’étais jeune écrivain, les sujets foisonnaient, il fallait me retenir, dompter une écriture qui fusait, intarissable. Il y avait tant à dire, tant à vivre et à ressentir. Une existence n’y suffirait pas !

Que s’est-il passé ? Une chose assez simple et banale, somme toute. Ces dernières années, j’ai peu à peu restreint mes champs d’investigation. Pour confectionner le doux cocon qui est mien aujourd’hui, j’ai dû redoubler d’efforts pour éloigner de moi les remous épuisants du monde, tout ce qui rime, de près ou de loin, avec misère, douleur, difficulté… Et, ce faisant, j’ai eu un retour inattendu : je me suis retrouvé avec moi-même. Après une lune de miel dont l’intensité n’eut d’égale que la brièveté, j’ai vite compris que j’allais m’auto-asphyxier si je prolongeais ce tête-à-tête trop longtemps. Une réalité s’est imposée à moi : je ne suis pas calibré pour l’autobiographie. Il me faut donc du neuf, de l’air, de la chair, de la vie enfin ! L’ascète ne va pas tarder à s’offrir un festin de roi. Le nouveau Rastignac des lettres est né, et il affûte ses idées en attendant sa proie.

A suivre…

Exhausted

Je suis épuisée, rongée par les amibes. Catherine est allée se balader dans les rues de Trichy avec les deux Parisiens, Xavier et Laurent. Je préfère, pour ma part, rester dans la chambre pour me reposer.

Seule dans le grand lit, les rideaux tirés, je plonge dans un demi-sommeil. La fièvre monte. Je suis moite, la sueur colle aux draps. Le lit tangue, puis se creuse, comme s’il voulait m’engloutir. Non ! Pourvu qu’il ne me digère pas… Je sens que je perds pied. Et d’où viennent ces voix inquiétantes ? Le délire dure une éternité, jusqu’au retour de Catherine, qui me sort des griffes du plumard glouton.

 

 


Petits cochons

Nous avons de la compagnie ! Devant notre bungalow en bois, gambade toute une bande de petits cochons noirs. Il fait plutôt lourd, et la mer n’est qu’à quelques pas. Nous avons nos maillots, nos serviettes… direction la plage !

Exit l’image de Goa la fêtarde, il n’y a pas foule sur le sable. Afters, raves et décibels se sont fait la belle. Les hippies ne sont pas de la party. En période de mousson, nous a-t-on raconté, ils ont coutume de migrer à Manali, se mettre au frais dans les montagnes du nord de l’Inde. Tant mieux. Moins il y a de foule, plus on rit. Enfin presque, puisque, depuis notre installation sur la plage, nous sommes de moins en moins seules.

Un petit groupe d’Indiens, qui n’ont délaissé ni leur chemise ni leur pantalon, vient de nous remarquer. Ils sont assis assez loin de nous, mais je jurerais qu’ils sont plus près qu’il y a cinq minutes. Des gloussements nous parviennent. Nous décidons de ne pas y prêter attention.

« On va se baigner ? », propose Catherine. Nous nous dirigeons vers le rivage, avec l’impression d’être des bêtes de foire. Maigrichonnes, les bêtes. En deux-pièces, à des lieues des canons de beauté locaux, je ne pèse pas lourd. Mon amie, elle aussi, s’est délestée de plusieurs kilos, mais elle garde des formes qui semblent fasciner nos spectateurs peu discrets.

L’eau est bonne, nous sautons dans les vagues. Soudain, Catherine déguerpit précipitamment : « Je me suis fait piquer par une méduse ! », s’écrie-t-elle en sautillant d’un pied sur l’autre et en grimaçant de douleur. D’énormes rires éclatent, venant de notre public, qui n’a rien perdu de la scène et a encore gagné du terrain. Nous entamons un repli stratégique vers notre serviette et nous nous enroulons dans notre paréo, en jetant des regards noirs et quelques imprécations inutiles vers les pouffeurs. « Ignorons-les. »

Presque sèches et relativement paisibles, nous laissons notre regard embrasser la baie. Trompeuse trêve. « Des jumelles ! Ils nous regardent avec des jumelles ! »  En effet, l’engin passe de l’un à l’autre. C’en est trop. Fin du farniente. La mine défaite, nous regagnons notre maisonnette, où s’égaillent gaiement trois petits cochons noirs.


Décalage immédiat

Bientôt sept heures. Le Boeing 747 entame sa descente dans l’aube qui pointe. Orly en ligne de mire. Les ceintures sont serrées ; les cœurs un peu aussi.

Le commandant de bord nous parle. « La température extérieure est de 2°C », annonce-t-il piteusement. Sourde protestation dans l’assemblée. De Fort-de-France à l’Île-de-France, la transition est rude.

Atterrissage impeccable. L’engin s’immobilise. Les corps, mécanique engourdie, se déplient sans hâte. Sur les visages pâles des passagers se lit la lassitude de huit heures passées en classe éco. Un bon nombre d’entre nous pourront qualifier cette nuit de blanche. J’en suis.

Quinze jours auparavant, l’arrivée en Martinique avait tout de même une autre allure ! Un murmure d’enthousiasme avait parcouru les rangs de l’avion lorsque, en se penchant, celui-ci nous avait laissé entrevoir par les hublots le spectacle d’une côte tropicale léchée par la mer déclinant tous les tons du turquoise au bleu profond. Des applaudissements avaient salué l’adresse du pilote quand l’appareil était entré en contact avec la piste. Avait suivi une tournée de sourire générale et un déshabillage en règle. Les pulls et les chaussures d’hiver avaient été remisés au fond des sacs, remplacés par des T-shirts et des sandales. Enfin, sitôt franchies les portes de l’aéroport, la chaleur humide nous avait doucement cueillis.

Là, changement d’ambiance : une fois la ceinture enlevée, on se pelotonne dans des vêtements chauds. On se lève avec peine, on se déplie, courbatus. Clic-clac secs des coffres qui s’ouvrent. Chuchotements et bâillements. L’humeur est à la déconfiture. Celle d’avoir dû revenir, finalement. Sur nos mines défaites, comme un air de défaite.

Les passagers, somnambules aux gestes lents, prennent place dans les deux files qui s’étirent de part et d’autre de la rangée de sièges centrale. La porte de l’avion tarde à s’ouvrir, mais, après huit heures de vol, nous pouvons bien attendre encore un peu. Enfin, un mouvement s’esquisse. Nous piétinons, mais avançons tout de même, salués par les hôtesses et les stewarts. Automates d’une marche funèbre, nous nous engageons dans le couloir vitré qui relie l’appareil à la salle des bagages. Bientôt, l’agitation aéroportuaire devrait avoir raison de notre torpeur.

La surprise n’est pas mince lorsque je m’aperçois que la fourmilière est en mode léthargique. La foule, dense, pourrait aisément sacrifier au brouhaha qui lui est coutumier. Mais un silence déroutant plane autour des tapis roulants. Sur l’un d’entre eux, défilent des valises en provenance de Pointe-à-Pitre. Celui qui accueillera les nôtres dans quelques minutes est encore vide. Nous nous armons d’un chariot en métal, et nous glissons dans un interstice encore libre pour pouvoir se saisir de nos bagages dès qu’ils seront à portée de main. Les minutes s’étirent. J’en profite pour observer les autres passagers. Un homme, assis seul sur un banc, le long du mur, se prend la tête entre les mains, le regard vide. Solitude. Les autres ne sont pas à la fête non plus. Quand enfin les valises débarquent, tous les regards, concentrés, les regardent glisser, impassibles.

Une fois nos effets chargés sur le chariot, arrêt aux toilettes. Dans le miroir, sous la lumière des néons, le reflet verdâtre de mon visage. Il est temps de se diriger vers la sortie.

Protégés par deux cordons, nous passons au milieu des gens qui attendent les passagers fraîchement arrivés et forment comme une haie d’honneur. Les uns brandissent une pancarte où un nom est affiché, les autres ont le regard plein de l’impatience de retrouver un fils, une fille, un parent, un ami, un amour… Nous, personne ne nous attend. Nous passons les portes vitrées et, frissonnants de froid, cherchons des yeux un car susceptible de nous mener jusqu’au centre de la capitale. Sans hâte. Comme si nous retardions le moment de rentrer, de replonger dans notre quotidien, de sortir de notre état de vacance. Pour l’heure, le flottement est tangible. Le décalage horaire y est pour beaucoup, et les « décalés » se reconnaissent aisément. Ainsi, ce jeune papa qui n’a pas encore ôté son chapeau de paille, malgré la température glaciale. Ou cet homme aux cheveux poivre et sel, costume de businessman, petite malette, qui porte au poignet un bracelet tressé en macramé et perles de bois.

Nous trouvons finalement un car, qui nous conduit jusqu’aux Invalides. Il faut ensuite s’enfoncer dans les entrailles du métro. Ligne 13. Dans la rame, l’univers s’est teinté de gris. Une jeune femme nous observe, l’air las. Un homme, qui a oublié qu’il était en société, glisse un doigt dans son nez, en ressort une boulette qu’il entreprend de rouler entre ses doigts. Parfaitement répugnant. Un autre, teint cireux, cernes de lassitude et costume mal repassé, tient son attaché-case contre lui, sur ses genoux serrés. Dans une semaine, aurons-nous l’air aussi tristes et résignés que ces gens ? Sans aucun doute.

Ne pas y penser. Juste savourer cet entre-deux. Car, en vérité, nous ne sommes pas encore là. Pas vraiment. Nous portons encore sur nous les signes de notre évasion : des valises, un hâle que la fatigue n’a pas réussi à effacer, les yeux dans le vague, fixés sur l’ailleurs, un sourire en coin et, chevillé à l’esprit, cet indicible sentiment de liberté.

Oui, il nous faudra rentrer, c’est une certitude. Mais pas maintenant, pas tout de suite. La résignation attendra.



Gare, gare…

Je dors à poings fermés à bord d’une Ambassador, bercée par le ronron du moteur dans la douceur moite de cette nuit indienne. L’obscurité a fait le secret sur le temps du trajet. Lorsque je m’éveille, je distingue l’entrée d’une gare. Cinq jours que nous sommes en Inde, Catherine et moi. A nos côtés, Karl, un Allemand rencontré dans une guesthouse d’Agra. Il sera le compagnon de notre équipée nocturne, avant que nous ne mettions le cap ensemble vers la cité sacrée de Varanasi, plus connue en France sous le nom de Bénarès.

La « Railway Station » baigne dans cette lumière orange qui, dans ce pays, donne aux lieux les plus anodins des airs fantastiques. Somnambule au pas incertain, je suis mes camarades dans ce décor nimbé de mystère. Suis-je vraiment éveillée ?

Sur le quai principal, flanqué de deux voies, se joue un spectacle vivant permanent. Estropiés, sadhus, familles, enfants des rues, mendiants, coolies se juxtaposent en une myriade d’attitudes et de postures imprévues, formant un tableau hyperréaliste. Nombreux sont ceux qui dorment à même le sol. D’autres conversent ou grignotent, en attendant l’arrivée probable de leur train. Tous orange.

L’uniformité de la couleur ne parvient toutefois pas à masquer notre statut d’Européens, et les visages se tournent vers nous dès que nous foulons le quai. Curiosité, indifférence, hostilité. Lorsque Catherine allume une cigarette, un sadhu barbouillé de cendre la tance vertement en hindi. Les termes de la réprimande nous échappent, mais pas besoin de traducteur : les traits de son visage, bien qu’occultés par la broussaille d’une barbe grisonnante, sont éloquents. L’ordre qui régnait ici il y a un instant vient d’être froissé. Catherine écrase sa cigarette.

D’après nos renseignements, notre « Express » part à 21h05, dans une demi-heure. Si tout se passe comme prévu, nous serons à Varanasi dans un peu plus de onze heures. Rapidement, sonne l’heure du départ. Aucun train à l’horizon. L’inquiétude nous gagne, d’autant qu’il n’existe ici aucun panneau d’affichage en anglais. Nous interrogeons l’un des employés de la gare, repérables à leur uniforme rouge. L’homme nous sourit, mais n’a pas l’air de comprendre notre requête. Peut-être aurons-nous plus de chance avec les « autorités compétentes ». Direction le bureau du chef de gare. Karl est incapable de nous suivre. Il ne se sent pas bien. Fiévreux, il s’assoit par terre en attendant notre retour, la tête entre les bras.

Nous nous rendons dans un antique bureau gardant des vestiges de la colonisation britannique. La poussière est d’époque. Là se tient un homme à la haute stature, tout de blanc vêtu. Nous le saluons et tentons d’obtenir des informations sur notre tortillard. Après un temps de réflexion, il prend la parole : « Un train pour Varanasi, dites-vous ? », comme si notre question était totalement incongrue dans une gare. « Oui. Il devait partir à 21h05. » Visiblement, nous sommes ici les seules à y croire. Le responsable se saisit de quelques documents qui traînent sur un bureau, les consulte distraitement, avant de les rejeter, en vrac, sur une pile de feuilles. Il se gratte le crâne, puis s’adresse à un autre employé, en hindi. Nous patientons. Les pales d’un ventilateur paresseux peinent à déplacer l’air poisseux. Un cafard de taille respectable remonte lentement le long de la jambe de l’homme, tranchant sur le tissu blanc de son dhoti. Je suis son ascension, comme hypnotisée.  Enfin, il rend son verdict : « Il n’y a pas de train pour Varanasi cette nuit. Peut-être demain… » Demain ? Peut-être ! « Et à quelle heure est-il prévu ? » Mais le temps des questions était écoulé. L’oracle avait parlé. Inutile d’insister. Nous n’en saurions pas plus.

Dépitées par la perspective de passer la nuit dans cette gare lugubre, nous regagnons le quai principal, où nous pourrons guetter l’arrivée de notre train, si jamais il arrive un jour. Dans une échoppe, nous achetons des chips et du jus de mangue, ma boisson favorite en Inde. Les chips, dopées au piment, nous arrachent la bouche. Reste le jus de mangue. Karl ne peut rien avaler. Il est livide.

Soudain, l’agitation monte. Des employés à la livrée écarlate vont et viennent, poussent des diables, portent des valises. Des familles se lèvent, rassemblent leurs effets. Nul besoin d’être détective pour comprendre que ce remue-ménage est l’indice de l’entrée en gare imminente d’un train. Peut-être le nôtre, après tout ? L’instant suivant, il fait son apparition. Comment connaître sa destination ? Mystère.

Nous nous précipitons vers les hommes en rouge, auxquels nous tentons d’arracher ce renseignement clé. Un renseignement top secret, semble-t-il. Réservé aux initiés. A notre grande surprise, la question : « Ce train va-t-il à Varanasi ? » récolte un échantillonnage impressionnant de réponses contradictoires.  « Oui, il va à Varanasi », dit-on à Catherine. « Non, il n’y va pas », m’apprend-on parallèlement. Un autre employé dodeline de la tête en souriant, avant de passer son chemin. Etait-ce un « oui » ou un « non » ? Idem pour les passagers qui s’apprêtent à monter à bord. Nous obtenons deux dodelinements de tête, quatre « non » et trois « oui ». Que faire ? Si c’est notre train et que nous le laissons filer, quand peut-on espérer en avoir un autre ? Et si nous le prenons, et qu’il ne nous conduit pas à Varanasi ? Tant pis, il faut tenter le coup.

Nous montons dans un wagon bondé, gênées par nos sacs à dos, Karl sur nos talons. Nous nous faufilons à grand peine dans le couloir, notre billet à la main, en quête de notre compartiment. « Par là, par là », nous indique-t-on. Mais la circulation est de plus en plus dense. Des gens se sont assis sur leurs bagages, dans le couloir étroit. J’ai chaud, extrêmement chaud. Je tente de me frayer un passage tant bien que mal. Peine perdue. Je croise un regard, outrageusement peinturluré. « Hellooo », lance l’équivoque personnage d’une voix traînante, mi-moqueuse mi-provocante, en me fixant droit dans les yeux. Les siens, injectés de sang, sont ourlés de noir. Ils me transpercent. Mon épiderme se hérisse. Le travesti, qui pourrait aussi bien être un eunuque, esquisse un sourire ambigu en ajustant délicatement les plis de son sari. Cauchemardesque. Vite : s’éloigner de là, fuir ce malaise.

Enfin, nous parvenons au compartiment indiqué sur nos titres de transport. Il est plein. Une ou plusieurs familles occupent toutes les places. La poisse ! Nous montrons nos billets à un homme, qui s’exclame aussitôt : « Non ! ce n’est pas votre train ! Descendez, nous n’allons pas à Varanasi ! » « Merci », lui lançons-nous en nous précipitant vers la sortie. Le train démarre. Nous atteignons à grand peine la porte, et sautons hors de l’engin avant qu’il ne prenne de la vitesse. Ouf ! L’épisode nous a vidés. Le moral n’atteint pas non plus des sommets. Nous installons notre campement provisoire dans un coin du quai, et attendons. Encore. En deux mois de périple à travers l’Inde et le Népal, l’attente prendra une place considérable dans notre emploi du temps, devenant une activité à part entière. Le plus dur étant d’apprivoiser sa compagne, la patience.

Une heure s’est écoulée. Nous sommes toujours assises sur nos sacs à dos, auprès d’un Karl nauséeux à souhait, quand un gamin d’une dizaine d’années se dirige vers nous d’un pas déterminé. Il nous apostrophe en hindi, autoritaire et presque menaçant. A tout hasard, je sors un bonbon de ma poche, et le lui tends. Mauvais choix ! Le gamin s’emporte, furax. Il nous montre du doigt en vociférant, puis s’éloigne.

« Si nous voulons nous reposer un peu, nous ferions mieux de trouver un endroit plus calme », suggère Karl, « surtout qu’en cas de problème, je serai incapable de faire quoi que ce soit ». Il y a des salles d’attente de l’autre côté du quai, dans le bâtiment principal. Elles semblent désertes. Nous décidons d’aller y jeter un coup d’œil. L’une des pièces est destinée aux hommes, l’autre aux femmes. Nous nous plions à cette ségrégation. Karl pénètre dans l’espace masculin. Nous le retrouverons quelques heures plus tard.

Dans la « salle des femmes », une seule âme ; une toute petite dame aux cheveux gris et au sari souris monte la garde et nous accueille avec un grand sourire. Elle nous désigne des banquettes en bois. Le confort est certes spartiate, mais l’accueil est royal. Nous prenons place sur les bancs. Malgré l’heure tardive, la minuscule aïeule déborde d’énergie. Et peu importe que nous ne parlions pas sa langue. La compagnie est si rare en cette salle d’attente désertée ! Elle se lance dans un flot d’histoires dont nous ne saisissons ni le début ni la chute. Mais l’essentiel n’est pas là. Nous sommes des interlocutrices idéales, qui ne contestent ni n’interrompent le récit. A intervalle régulier, la bienveillante femme nous offre bonbons et sourires. Comment ne pas être touchées par cette rencontre ?

Vient le moment où nous envisageons de nous reposer un peu et nous allongeons sur le dur banc de bois. Peu habituées à ce genre de literie et aux néons blafards qui illuminent le lieu, nous ne trouvons évidemment pas le sommeil, d’autant que d’autres occupants au prime abord invisibles manifestent leur présence de manière peu discrète : des rats se coursent sous les banquettes et d’énormes insectes ressemblant à des crickets plats sautent dans toute la pièce. L’un d’eux a même le culot de prendre mon ventre pour un trampoline. Il rebondit pile à l’endroit laissé nu entre ma jupe large et mon tee-shirt court, porté à l’indienne. Nous ne fermerons pas l’œil de la nuit.

A l’approche de l’aube, une fois notre copain Karl extrait de la « salle des mâles », nous avons l’idée de regagner le quai, au cas où notre train fantôme aurait l’idée saugrenue de se matérialiser. Heureux instinct ! Vers cinq heures, le miracle se produit. Un Express entre en gare. Le nôtre. Nous gagnons nos places sans encombre. Contrairement au précédent train, il n’y a pas foule. Bien que nous soyons installés en deuxième classe, nous pouvons prendre un repos que nous n’avons vraiment pas volé, après cette étrange nuit.


Crasse matinée pour sales gamines

        Nous arrivons enfin en gare de Madras. L’aube n’est pas loin. Ereintées et hagardes, nous sommes d’avis qu’un copieux petit déjeuner ne sera pas de trop pour se remettre d’attaque. Nous avons repéré dans notre guide qu’il y avait justement un plan « buffet à volonté » dans un hôtel chic à quelques encablures de la gare. Vu l’heure, il est fort probable qu’il ne soit pas encore ouvert. Plutôt que de prendre un rickshaw et d’attendre bêtement devant l’entrée, nous préférons tuer le temps en y allant à pied, un peu de marche et d’air frais n’étant de toute façon pas de trop après deux jours de réclusion dans un wagon.

         Je nous revois avançant sur une large avenue de la ville. Les trottoirs sont parsemés de formes recroquevillées dans du tissu. Parfois, la forme s’anime. Des hommes dorment à même le sol, d’autres, un peu mieux lotis, dans leur rickshaw. Au fur et à mesure que le soleil pâle redonne des couleurs à la rue, la cité s’éveille et la vie reprend. Est-ce un effet de la fatigue ? Le chemin nous semble interminable, et le sac à dos pèse sur les épaules. Il est encore loin, cet hôtel ?

         Coup de chance, lorsque nous nous pointons devant ses portes providentielles, elles ne sont pas closes, et nous nous y engouffrons, appâtées par l’idée du festin imminent. C’est en entrant dans le restaurant que nous prenons conscience d’un détail qui nous avait échappé jusqu’ici : nous sommes sales ! Et non seulement cela se voit, mais, pire, cela se sent… En tout cas, dans ce lieu clos et raffiné, il devient évident que traîner cinquante heures sur des banquettes crasseuses, dans la poussière et la chaude humidité ne passe pas inaperçu. Nous fonçons illico aux toilettes, tentant tant bien que mal de nous débarbouiller avec des lingettes et un peu d’eau, à défaut de pouvoir prendre une douche. Malheureusement, l’odeur sur nos vêtements est tenace, c’est écoeurant. Et notre aspect n’est pas reluisant non plus. Va-t-on renoncer si près du but ? Las ! Il n’y a pas grand monde, en cette heure matinale. Faisons-nous toutes petites dans la grande salle, et éclipsons-nous ensuite tout aussi discrètement, en évitant de croiser les regards des clients et du personnel de l’hôtel.

         La note était-elle salée ? Je ne m’en souviens plus. Par contre, une chose est sûre : si nous étions passées à côté de ce petit déj de première classe, nous aurions été salement déçues.


Du toit du car au toit du monde

Notre petite bande de routards,  près de Katmandou, au Népal (juillet 1994).

Notre petite bande de routards, près de Katmandou, au Népal (juillet 1994).

Deux Autrichiens, Robert et Andreas, sont installés non loin de nous dans le car. Sous des dehors timides, ils sont néanmoins ouverts et nous ne tardons pas à sympathiser. Après plusieurs heures de route, nous faisons une halte dans une gargote minuscule où nous trouvons de quoi nous restaurer sommairement, avant de repartir.

Le paysage change peu à peu, les montagnes se dessinent et les lacets se généralisent. En regardant par la fenêtre, nous constatons avec effroi que de nombreux véhicules ont achevé leur trajet dans le ravin. Si l’on y réfléchit deux minutes, cela n’est guère étonnant. Il ne serait d’ailleurs pas improbable qu’un sort semblable nous guette. Notre chauffeur n’a-t-il pas une conduite des plus sportives ? Peut-être dopé par la musique criarde qu’il diffuse à fond la caisse, il double avec aplomb – ou inconscience ? – des voitures en plein virage, sans aucune visibilité, en klaxonnant comme un forcené. Nous avons droit à quelques coups de frein et à des écarts brutaux. Et la collection de porte-bonheur accrochés à son rétroviseur ne fait rien pour nous rassurer. Robert, pince-sans-rire, déclare : « Cela dérange quelqu’un si je fume ma dernière cigarette ? »

Comme rien ne sert de s’angoisser, nous finissons, philosophes, par nous en remettre à la chance ou à la providence, et essayons de nous détendre en admirant le vert apaisant qui habille maintenant les pentes de la montagne. Sans crier gare, l’un des passagers se lève et entreprend d’enjamber la fenêtre, avant de disparaître de notre vue. A-t-il été pris d’une brusque envie suicidaire ? Non, il est grimpé sur le toit… tout naturellement. Cela donne des idées à Robert, qui suit son exemple, et s’éclipse, lui aussi, alors que le car s’engage dans un tournant un peu serré. Catherine et moi en avons froid dans le dos.

Constatant que personne n’est tombé et que ceux qui sont montés ne regagnent pas leur place, nous supposons que le voyage doit être sympa à l’étage supérieur. Nous sommes tentées d’y aller à notre tour, mais la raison nous dicte d’attendre le prochain arrêt. Heureusement, l’occasion se présente vite, et nous entreprenons illico l’ascension de la petite échelle, à l’arrière du car.

Nous nous installons près des bagages. D’autres nous rejoignent, dont un Israélien à la tignasse ondulée, domestiquée par un bandeau. Comme nombre de ses compatriotes, à l’issue de trois longues années de service militaire, il s’est lancé sur les chemins de l’Inde et du Népal, pour six mois de bourlingue. Une parenthèse dorée, avant de franchir de nouvelles étapes – trouver du travail, fonder une famille – une fois rentré au pays. Si toutefois il ne cède pas à la tentation de rester là, séduit par la douceur de vivre, la spiritualité ambiante, ou l’attrait d’une fête sans fin, du côté de Goa, où la cruauté de l’existence s’oublie dans quelque drogue…

C’est drôle, mais, de là-haut, même si l’on distingue bien mieux la route et les dangers que notre chauffeur évite de justesse toutes les cinq minutes, tout sentiment de crainte s’est évaporé. Baignée dans les rayons du soleil cru, je n’ai ni trop chaud ni trop froid. L’air caresse ma peau et s’engouffre dans mes cheveux, qui s’emmêlent avec espièglerie. En esprit, je vole. Plongeant dans l’émeraude intense qui se déploie tout autour, je fais corps avec le paysage grandiose, un sourire aux lèvres et les yeux mi-clos. Si, à cet instant, j’osais penser, je me dirais : « Je suis vivante, je suis jeune, je suis libre. »

Le stupa de Swayambhu, dans la vallée de Katmandou, au Népal (juillet 1994).

Le stupa de Swayambhu, dans la vallée de Katmandou, au Népal (juillet 1994).


Un train de vie minimaliste

Si le train est en mouvement, la vie que l’on y mène, pour peu qu’on y passe cinquante heures, est comme mise en veille, entre parenthèses. Les seuls instants où l’agitation reprend ses droits sont les arrêts dans les gares. Là, tout va très vite, et l’on en est presque déstabilisé. Une femme en modeste sari s’active dans le couloir. Courbée, elle fouette le sol à l’aide d’une brassée de branchages qui soulève un nuage de poussière à faire éternuer un éléphant. Les vendeurs ambulants se pressent sous les fenêtres en brandissant leurs plateaux de bananes, de cacahouètes grillées ou de noix de coco (les mouches ne sont pas en option). Ces mets constitueront notre menu durant deux jours. Une fois, je me rappelle avoir goûté du riz dans une feuille de bananier, mais était-ce dans ce train ?


Heures hindoues

Rues d’Udaipur. Les marches d’un temple se dressent devant moi. Je monte, ôte mes sandales et entre discrètement, soucieuse de ne pas troubler la cérémonie qui s’y déroule. Une vieille femme au regard bienveillant me fait signe de la rejoindre. Je m’assois sur le sol, à ses côtés. Elle me sourit et serre amicalement mon poignet. Je suis bien. J’ai souvenir de corbeilles de fruits, d’entêtant encens, de percussions hypnotiques et d’hommes qui dansent.
Un officiant s’avance et distribue à chacun une boulette blanchâtre. J’hésite à la manger, mais la petite ancêtre m’encourage avec force gestes. Faisant fi du goût de l’offrande, j’opte pour la communion avec ces fidèles qui me font l’honneur d’accepter ma présence. Plusieurs heures passent. Une femme se recroqueville avec grâce sur le sol de pierre, et s’assoupit. Le temps, mis entre parenthèses, s’étire, puis s’efface.

Cérémonie dans un temple d'Udaipur, au Rajasthan (août 1994).

Cérémonie dans un temple d’Udaipur, au Rajasthan (août 1994).


42 kilos

Paris, septembre 1994, après 2 mois de périple en Inde et au Népal.

Paris, septembre 1994,
après 2 mois de périple en Inde et au Népal.

   Le soleil frappe durement les murs blancs, éblouissants, des ruelles de Pushkar où nous déambulons, sans but précis. Encouragés par la chaleur, mes « amis » les amibes me jouent encore des tours. Le vertige me saisit. Les couleurs s’estompent, occultées par ce blanc agressif qui envahit mon champ de vision. J’avance, cependant, jusqu’à une échoppe où une femme dessine des motifs au henné sur la main d’une jeune fille. Au bord de l’évanouissement, je m’allonge sur la pierre fraîche, tandis que Catherine entame une conversation, impossible à suivre. L’ombre me ressuscite, et j’admire, assise, les fines arabesques brunes ornant la main de l’adolescente.
À quelques jours de notre retour en France, ma résistance est mise à rude épreuve. Je ne pèse plus que quarante-deux kilos. Dans une rue commerçante de Pushkar, un homme au regard noir m’a interpellée : « Pourquoi es-tu si maigre ? », m’a-t-il lancé, visiblement furieux. En effet, a-t-on idée d’être maigre lorsqu’on a les moyens de manger à sa faim ?


On dirait le Sud

Grisées d’avoir glissé le long des massifs népalais, nous ne pouvons résister à l’attraction du grand Sud. Une descente en douceur, au rythme d’un Express qui n’en a que le nom. Sur les rails de la lenteur, le train nous balade dans une Inde rurale dont nous n’aurons jamais qu’une vision fugace, au travers des barreaux horizontaux qui font office de fenêtres. Hameaux couleur terre, enfants jouant dans la poussière orange, arbustes rabougris, silhouettes graciles de femmes portant de lourds fardeaux, petits morceaux de vie, vite évanouis.

Dans notre wagon de classe économique, nous avons aménagé notre campement provisoire. Pour cause de chaleur suffocante, notre choix s’est porté sur la banquette en skaï la plus proche du ventilateur. Celui-ci, poussif, peine à brasser un air lourd de poussière humide. Notre organisation est bien rôdée. Lorsque l’une de nous a le courage de partir en expédition aux toilettes, l’autre veille sur son sac. Les petits coins n’ont vraisemblablement jamais fricoté avec les produits désinfectants et sont hantés par des bestioles de taille respectable. Les insectes, sortes de cafards géants, marronnasses et plats, se vautrent dans la pisse et les excréments. Quant à l’odeur, elle est tout bonnement indescriptible. L’apnée apparaît comme la seule méthode d’accéder à ce réduit repoussant, que nous aurions volontiers évité si nous n’étions obligées de passer cinquante heures dans ce train.

Cinquante heures coincées dans un wagon, c’est long. Mais, après plus d’un mois de vadrouille en Inde et au Népal, nous avons appris la patience. Lâcher prise, voilà la solution. Laisser le temps prendre le dessus. Ne pas chercher à occuper coûte que coûte les minutes qui s’écoulent et se muent en heures. Pour les Occidentales que nous sommes, éduquées dans une société affolée par la peur du vide et de l’inaction, l’exercice demande une initiation.

Dans cet état transitoire de voyageuses, qui est aussi un luxe, nous expérimentons le loisir de ne rien faire, à peine penser, juste engloutir goulûment des images, des odeurs, des sons, que nous aurons toute la vie pour digérer.


Les chaussons bleus

    On se rappelle toute sa vie de sa première boum, paraît-il. C’est vrai. La mienne, qui eut lieu Montgenèvre, en classe de neige, m’a laissé un souvenir aussi impérissable que cuisant. 
    Toute la journée, on n’avait parlé que de cela. La nuit était tombée, et l’excitation était à son comble dans le chalet. Après le repas du soir, la veillée pouvait enfin commencer. D’abord par quelques accords de guitare égrenés par un animateur mélomane. Puis, la sono avait été branchée.
    Les tubes du début des années 1980 se déversèrent dans la salle. Pour autant, aucun élève n’aurait eu l’idée de danser. Trop la honte, d’être le premier à se trémousser devant les copains. On avait un peu baissé la lumière et les instit’ avaient dû payer de leur personne et montrer l’exemple, venant finalement à bout de la timidité des jeunes pré-ados complexés que nous étions. Jusqu’à ce que ne débute la séquence « slow ». Là, les regards s’étaient faits fuyants, les filles, rougissantes, attendant qu’un garçon s’enhardisse à les inviter.
    Moi, je regardais mes pieds. Et l’expression « regarder ses pieds » prend tout son sens quand on apprend ce que je portais ce soir-là : de gros chaussons en moumoute d’un bleu roi pétant, qui ne faisaient pas peu tache avec la jupette que j’avais revêtue pour l’occasion. C’était cela ou les après-ski ! Mes parents – les inconscients – avaient jugé que je n’aurais pas besoin de chaussures de ville à la montagne. Ainsi, au moment du quart d’heure américain, tandis que mes camarades, chaussés de leurs plus beaux souliers, tournaient timidement sur la piste au son de « Couleur menthe à l’eau », verte de rage, je rêvais de pantoufles de vair.

Seine d’automne (haïkus)

Chaud soleil d’automne
Sur les quais de Paris
Ronron des voitures
***
Reflets éblouisssants
Sur les quais la péniche
Glisse
***
Soleil automnal
Passants rares sur les quais
Fleuve scintillant
23 sept. 2011


Rituel cathodique

Le rituel pouvait commencer.
Elle prit place dans son fauteuil et pressa le bouton d’un geste solennel. La magie opéra. Les murs dans l’obscurité se mirent à trembloter. L’écran solitaire illuminait sa face d’un éclat tragique.
L’homme était là, tapi dans l’ombre du téléviseur, à l’observer. A la première minute d’inattention, il en profiterait, et elle le savait ; cela d’ailleurs faisait partie du jeu.
Depuis combien de temps était-il là, à la guetter, à l’attirer malgré elle ? Elle n’en avait pas la moindre idée.
Captive, elle était envoûtée par l’objet scintillant.
Elle ne devait pas le quitter des yeux, sinon…
Les mots magiques… hypnotiques
Lumière clignotante… fascinante
Un flash, puis deux…
La magie avait opéré, enfin. Assis dans le fauteuil en cuir du salon, il avait pressé le bouton de la télécommande, un sourire aux lèvres.
Elle était apparue, livide, ses mains menues martelant rageusement l’écran qui, impassible, clignotait, inlassablement.
Il éteignit la télévision.
(Janvier 1996)

%d blogueurs aiment cette page :