Du toit du car au toit du monde

Notre petite bande de routards,  près de Katmandou, au Népal (juillet 1994).

Notre petite bande de routards, près de Katmandou, au Népal (juillet 1994).

Deux Autrichiens, Robert et Andreas, sont installés non loin de nous dans le car. Sous des dehors timides, ils sont néanmoins ouverts et nous ne tardons pas à sympathiser. Après plusieurs heures de route, nous faisons une halte dans une gargote minuscule où nous trouvons de quoi nous restaurer sommairement, avant de repartir.

Le paysage change peu à peu, les montagnes se dessinent et les lacets se généralisent. En regardant par la fenêtre, nous constatons avec effroi que de nombreux véhicules ont achevé leur trajet dans le ravin. Si l’on y réfléchit deux minutes, cela n’est guère étonnant. Il ne serait d’ailleurs pas improbable qu’un sort semblable nous guette. Notre chauffeur n’a-t-il pas une conduite des plus sportives ? Peut-être dopé par la musique criarde qu’il diffuse à fond la caisse, il double avec aplomb – ou inconscience ? – des voitures en plein virage, sans aucune visibilité, en klaxonnant comme un forcené. Nous avons droit à quelques coups de frein et à des écarts brutaux. Et la collection de porte-bonheur accrochés à son rétroviseur ne fait rien pour nous rassurer. Robert, pince-sans-rire, déclare : « Cela dérange quelqu’un si je fume ma dernière cigarette ? »

Comme rien ne sert de s’angoisser, nous finissons, philosophes, par nous en remettre à la chance ou à la providence, et essayons de nous détendre en admirant le vert apaisant qui habille maintenant les pentes de la montagne. Sans crier gare, l’un des passagers se lève et entreprend d’enjamber la fenêtre, avant de disparaître de notre vue. A-t-il été pris d’une brusque envie suicidaire ? Non, il est grimpé sur le toit… tout naturellement. Cela donne des idées à Robert, qui suit son exemple, et s’éclipse, lui aussi, alors que le car s’engage dans un tournant un peu serré. Catherine et moi en avons froid dans le dos.

Constatant que personne n’est tombé et que ceux qui sont montés ne regagnent pas leur place, nous supposons que le voyage doit être sympa à l’étage supérieur. Nous sommes tentées d’y aller à notre tour, mais la raison nous dicte d’attendre le prochain arrêt. Heureusement, l’occasion se présente vite, et nous entreprenons illico l’ascension de la petite échelle, à l’arrière du car.

Nous nous installons près des bagages. D’autres nous rejoignent, dont un Israélien à la tignasse ondulée, domestiquée par un bandeau. Comme nombre de ses compatriotes, à l’issue de trois longues années de service militaire, il s’est lancé sur les chemins de l’Inde et du Népal, pour six mois de bourlingue. Une parenthèse dorée, avant de franchir de nouvelles étapes – trouver du travail, fonder une famille – une fois rentré au pays. Si toutefois il ne cède pas à la tentation de rester là, séduit par la douceur de vivre, la spiritualité ambiante, ou l’attrait d’une fête sans fin, du côté de Goa, où la cruauté de l’existence s’oublie dans quelque drogue…

C’est drôle, mais, de là-haut, même si l’on distingue bien mieux la route et les dangers que notre chauffeur évite de justesse toutes les cinq minutes, tout sentiment de crainte s’est évaporé. Baignée dans les rayons du soleil cru, je n’ai ni trop chaud ni trop froid. L’air caresse ma peau et s’engouffre dans mes cheveux, qui s’emmêlent avec espièglerie. En esprit, je vole. Plongeant dans l’émeraude intense qui se déploie tout autour, je fais corps avec le paysage grandiose, un sourire aux lèvres et les yeux mi-clos. Si, à cet instant, j’osais penser, je me dirais : « Je suis vivante, je suis jeune, je suis libre. »

Le stupa de Swayambhu, dans la vallée de Katmandou, au Népal (juillet 1994).

Le stupa de Swayambhu, dans la vallée de Katmandou, au Népal (juillet 1994).

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