Gare, gare…

Je dors à poings fermés à bord d’une Ambassador, bercée par le ronron du moteur dans la douceur moite de cette nuit indienne. L’obscurité a fait le secret sur le temps du trajet. Lorsque je m’éveille, je distingue l’entrée d’une gare. Cinq jours que nous sommes en Inde, Catherine et moi. A nos côtés, Karl, un Allemand rencontré dans une guesthouse d’Agra. Il sera le compagnon de notre équipée nocturne, avant que nous ne mettions le cap ensemble vers la cité sacrée de Varanasi, plus connue en France sous le nom de Bénarès.

La « Railway Station » baigne dans cette lumière orange qui, dans ce pays, donne aux lieux les plus anodins des airs fantastiques. Somnambule au pas incertain, je suis mes camarades dans ce décor nimbé de mystère. Suis-je vraiment éveillée ?

Sur le quai principal, flanqué de deux voies, se joue un spectacle vivant permanent. Estropiés, sadhus, familles, enfants des rues, mendiants, coolies se juxtaposent en une myriade d’attitudes et de postures imprévues, formant un tableau hyperréaliste. Nombreux sont ceux qui dorment à même le sol. D’autres conversent ou grignotent, en attendant l’arrivée probable de leur train. Tous orange.

L’uniformité de la couleur ne parvient toutefois pas à masquer notre statut d’Européens, et les visages se tournent vers nous dès que nous foulons le quai. Curiosité, indifférence, hostilité. Lorsque Catherine allume une cigarette, un sadhu barbouillé de cendre la tance vertement en hindi. Les termes de la réprimande nous échappent, mais pas besoin de traducteur : les traits de son visage, bien qu’occultés par la broussaille d’une barbe grisonnante, sont éloquents. L’ordre qui régnait ici il y a un instant vient d’être froissé. Catherine écrase sa cigarette.

D’après nos renseignements, notre « Express » part à 21h05, dans une demi-heure. Si tout se passe comme prévu, nous serons à Varanasi dans un peu plus de onze heures. Rapidement, sonne l’heure du départ. Aucun train à l’horizon. L’inquiétude nous gagne, d’autant qu’il n’existe ici aucun panneau d’affichage en anglais. Nous interrogeons l’un des employés de la gare, repérables à leur uniforme rouge. L’homme nous sourit, mais n’a pas l’air de comprendre notre requête. Peut-être aurons-nous plus de chance avec les « autorités compétentes ». Direction le bureau du chef de gare. Karl est incapable de nous suivre. Il ne se sent pas bien. Fiévreux, il s’assoit par terre en attendant notre retour, la tête entre les bras.

Nous nous rendons dans un antique bureau gardant des vestiges de la colonisation britannique. La poussière est d’époque. Là se tient un homme à la haute stature, tout de blanc vêtu. Nous le saluons et tentons d’obtenir des informations sur notre tortillard. Après un temps de réflexion, il prend la parole : « Un train pour Varanasi, dites-vous ? », comme si notre question était totalement incongrue dans une gare. « Oui. Il devait partir à 21h05. » Visiblement, nous sommes ici les seules à y croire. Le responsable se saisit de quelques documents qui traînent sur un bureau, les consulte distraitement, avant de les rejeter, en vrac, sur une pile de feuilles. Il se gratte le crâne, puis s’adresse à un autre employé, en hindi. Nous patientons. Les pales d’un ventilateur paresseux peinent à déplacer l’air poisseux. Un cafard de taille respectable remonte lentement le long de la jambe de l’homme, tranchant sur le tissu blanc de son dhoti. Je suis son ascension, comme hypnotisée.  Enfin, il rend son verdict : « Il n’y a pas de train pour Varanasi cette nuit. Peut-être demain… » Demain ? Peut-être ! « Et à quelle heure est-il prévu ? » Mais le temps des questions était écoulé. L’oracle avait parlé. Inutile d’insister. Nous n’en saurions pas plus.

Dépitées par la perspective de passer la nuit dans cette gare lugubre, nous regagnons le quai principal, où nous pourrons guetter l’arrivée de notre train, si jamais il arrive un jour. Dans une échoppe, nous achetons des chips et du jus de mangue, ma boisson favorite en Inde. Les chips, dopées au piment, nous arrachent la bouche. Reste le jus de mangue. Karl ne peut rien avaler. Il est livide.

Soudain, l’agitation monte. Des employés à la livrée écarlate vont et viennent, poussent des diables, portent des valises. Des familles se lèvent, rassemblent leurs effets. Nul besoin d’être détective pour comprendre que ce remue-ménage est l’indice de l’entrée en gare imminente d’un train. Peut-être le nôtre, après tout ? L’instant suivant, il fait son apparition. Comment connaître sa destination ? Mystère.

Nous nous précipitons vers les hommes en rouge, auxquels nous tentons d’arracher ce renseignement clé. Un renseignement top secret, semble-t-il. Réservé aux initiés. A notre grande surprise, la question : « Ce train va-t-il à Varanasi ? » récolte un échantillonnage impressionnant de réponses contradictoires.  « Oui, il va à Varanasi », dit-on à Catherine. « Non, il n’y va pas », m’apprend-on parallèlement. Un autre employé dodeline de la tête en souriant, avant de passer son chemin. Etait-ce un « oui » ou un « non » ? Idem pour les passagers qui s’apprêtent à monter à bord. Nous obtenons deux dodelinements de tête, quatre « non » et trois « oui ». Que faire ? Si c’est notre train et que nous le laissons filer, quand peut-on espérer en avoir un autre ? Et si nous le prenons, et qu’il ne nous conduit pas à Varanasi ? Tant pis, il faut tenter le coup.

Nous montons dans un wagon bondé, gênées par nos sacs à dos, Karl sur nos talons. Nous nous faufilons à grand peine dans le couloir, notre billet à la main, en quête de notre compartiment. « Par là, par là », nous indique-t-on. Mais la circulation est de plus en plus dense. Des gens se sont assis sur leurs bagages, dans le couloir étroit. J’ai chaud, extrêmement chaud. Je tente de me frayer un passage tant bien que mal. Peine perdue. Je croise un regard, outrageusement peinturluré. « Hellooo », lance l’équivoque personnage d’une voix traînante, mi-moqueuse mi-provocante, en me fixant droit dans les yeux. Les siens, injectés de sang, sont ourlés de noir. Ils me transpercent. Mon épiderme se hérisse. Le travesti, qui pourrait aussi bien être un eunuque, esquisse un sourire ambigu en ajustant délicatement les plis de son sari. Cauchemardesque. Vite : s’éloigner de là, fuir ce malaise.

Enfin, nous parvenons au compartiment indiqué sur nos titres de transport. Il est plein. Une ou plusieurs familles occupent toutes les places. La poisse ! Nous montrons nos billets à un homme, qui s’exclame aussitôt : « Non ! ce n’est pas votre train ! Descendez, nous n’allons pas à Varanasi ! » « Merci », lui lançons-nous en nous précipitant vers la sortie. Le train démarre. Nous atteignons à grand peine la porte, et sautons hors de l’engin avant qu’il ne prenne de la vitesse. Ouf ! L’épisode nous a vidés. Le moral n’atteint pas non plus des sommets. Nous installons notre campement provisoire dans un coin du quai, et attendons. Encore. En deux mois de périple à travers l’Inde et le Népal, l’attente prendra une place considérable dans notre emploi du temps, devenant une activité à part entière. Le plus dur étant d’apprivoiser sa compagne, la patience.

Une heure s’est écoulée. Nous sommes toujours assises sur nos sacs à dos, auprès d’un Karl nauséeux à souhait, quand un gamin d’une dizaine d’années se dirige vers nous d’un pas déterminé. Il nous apostrophe en hindi, autoritaire et presque menaçant. A tout hasard, je sors un bonbon de ma poche, et le lui tends. Mauvais choix ! Le gamin s’emporte, furax. Il nous montre du doigt en vociférant, puis s’éloigne.

« Si nous voulons nous reposer un peu, nous ferions mieux de trouver un endroit plus calme », suggère Karl, « surtout qu’en cas de problème, je serai incapable de faire quoi que ce soit ». Il y a des salles d’attente de l’autre côté du quai, dans le bâtiment principal. Elles semblent désertes. Nous décidons d’aller y jeter un coup d’œil. L’une des pièces est destinée aux hommes, l’autre aux femmes. Nous nous plions à cette ségrégation. Karl pénètre dans l’espace masculin. Nous le retrouverons quelques heures plus tard.

Dans la « salle des femmes », une seule âme ; une toute petite dame aux cheveux gris et au sari souris monte la garde et nous accueille avec un grand sourire. Elle nous désigne des banquettes en bois. Le confort est certes spartiate, mais l’accueil est royal. Nous prenons place sur les bancs. Malgré l’heure tardive, la minuscule aïeule déborde d’énergie. Et peu importe que nous ne parlions pas sa langue. La compagnie est si rare en cette salle d’attente désertée ! Elle se lance dans un flot d’histoires dont nous ne saisissons ni le début ni la chute. Mais l’essentiel n’est pas là. Nous sommes des interlocutrices idéales, qui ne contestent ni n’interrompent le récit. A intervalle régulier, la bienveillante femme nous offre bonbons et sourires. Comment ne pas être touchées par cette rencontre ?

Vient le moment où nous envisageons de nous reposer un peu et nous allongeons sur le dur banc de bois. Peu habituées à ce genre de literie et aux néons blafards qui illuminent le lieu, nous ne trouvons évidemment pas le sommeil, d’autant que d’autres occupants au prime abord invisibles manifestent leur présence de manière peu discrète : des rats se coursent sous les banquettes et d’énormes insectes ressemblant à des crickets plats sautent dans toute la pièce. L’un d’eux a même le culot de prendre mon ventre pour un trampoline. Il rebondit pile à l’endroit laissé nu entre ma jupe large et mon tee-shirt court, porté à l’indienne. Nous ne fermerons pas l’œil de la nuit.

A l’approche de l’aube, une fois notre copain Karl extrait de la « salle des mâles », nous avons l’idée de regagner le quai, au cas où notre train fantôme aurait l’idée saugrenue de se matérialiser. Heureux instinct ! Vers cinq heures, le miracle se produit. Un Express entre en gare. Le nôtre. Nous gagnons nos places sans encombre. Contrairement au précédent train, il n’y a pas foule. Bien que nous soyons installés en deuxième classe, nous pouvons prendre un repos que nous n’avons vraiment pas volé, après cette étrange nuit.

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