Décalage immédiat

Bientôt sept heures. Le Boeing 747 entame sa descente dans l’aube qui pointe. Orly en ligne de mire. Les ceintures sont serrées ; les cœurs un peu aussi.

Le commandant de bord nous parle. « La température extérieure est de 2°C », annonce-t-il piteusement. Sourde protestation dans l’assemblée. De Fort-de-France à l’Île-de-France, la transition est rude.

Atterrissage impeccable. L’engin s’immobilise. Les corps, mécanique engourdie, se déplient sans hâte. Sur les visages pâles des passagers se lit la lassitude de huit heures passées en classe éco. Un bon nombre d’entre nous pourront qualifier cette nuit de blanche. J’en suis.

Quinze jours auparavant, l’arrivée en Martinique avait tout de même une autre allure ! Un murmure d’enthousiasme avait parcouru les rangs de l’avion lorsque, en se penchant, celui-ci nous avait laissé entrevoir par les hublots le spectacle d’une côte tropicale léchée par la mer déclinant tous les tons du turquoise au bleu profond. Des applaudissements avaient salué l’adresse du pilote quand l’appareil était entré en contact avec la piste. Avait suivi une tournée de sourire générale et un déshabillage en règle. Les pulls et les chaussures d’hiver avaient été remisés au fond des sacs, remplacés par des T-shirts et des sandales. Enfin, sitôt franchies les portes de l’aéroport, la chaleur humide nous avait doucement cueillis.

Là, changement d’ambiance : une fois la ceinture enlevée, on se pelotonne dans des vêtements chauds. On se lève avec peine, on se déplie, courbatus. Clic-clac secs des coffres qui s’ouvrent. Chuchotements et bâillements. L’humeur est à la déconfiture. Celle d’avoir dû revenir, finalement. Sur nos mines défaites, comme un air de défaite.

Les passagers, somnambules aux gestes lents, prennent place dans les deux files qui s’étirent de part et d’autre de la rangée de sièges centrale. La porte de l’avion tarde à s’ouvrir, mais, après huit heures de vol, nous pouvons bien attendre encore un peu. Enfin, un mouvement s’esquisse. Nous piétinons, mais avançons tout de même, salués par les hôtesses et les stewarts. Automates d’une marche funèbre, nous nous engageons dans le couloir vitré qui relie l’appareil à la salle des bagages. Bientôt, l’agitation aéroportuaire devrait avoir raison de notre torpeur.

La surprise n’est pas mince lorsque je m’aperçois que la fourmilière est en mode léthargique. La foule, dense, pourrait aisément sacrifier au brouhaha qui lui est coutumier. Mais un silence déroutant plane autour des tapis roulants. Sur l’un d’entre eux, défilent des valises en provenance de Pointe-à-Pitre. Celui qui accueillera les nôtres dans quelques minutes est encore vide. Nous nous armons d’un chariot en métal, et nous glissons dans un interstice encore libre pour pouvoir se saisir de nos bagages dès qu’ils seront à portée de main. Les minutes s’étirent. J’en profite pour observer les autres passagers. Un homme, assis seul sur un banc, le long du mur, se prend la tête entre les mains, le regard vide. Solitude. Les autres ne sont pas à la fête non plus. Quand enfin les valises débarquent, tous les regards, concentrés, les regardent glisser, impassibles.

Une fois nos effets chargés sur le chariot, arrêt aux toilettes. Dans le miroir, sous la lumière des néons, le reflet verdâtre de mon visage. Il est temps de se diriger vers la sortie.

Protégés par deux cordons, nous passons au milieu des gens qui attendent les passagers fraîchement arrivés et forment comme une haie d’honneur. Les uns brandissent une pancarte où un nom est affiché, les autres ont le regard plein de l’impatience de retrouver un fils, une fille, un parent, un ami, un amour… Nous, personne ne nous attend. Nous passons les portes vitrées et, frissonnants de froid, cherchons des yeux un car susceptible de nous mener jusqu’au centre de la capitale. Sans hâte. Comme si nous retardions le moment de rentrer, de replonger dans notre quotidien, de sortir de notre état de vacance. Pour l’heure, le flottement est tangible. Le décalage horaire y est pour beaucoup, et les « décalés » se reconnaissent aisément. Ainsi, ce jeune papa qui n’a pas encore ôté son chapeau de paille, malgré la température glaciale. Ou cet homme aux cheveux poivre et sel, costume de businessman, petite malette, qui porte au poignet un bracelet tressé en macramé et perles de bois.

Nous trouvons finalement un car, qui nous conduit jusqu’aux Invalides. Il faut ensuite s’enfoncer dans les entrailles du métro. Ligne 13. Dans la rame, l’univers s’est teinté de gris. Une jeune femme nous observe, l’air las. Un homme, qui a oublié qu’il était en société, glisse un doigt dans son nez, en ressort une boulette qu’il entreprend de rouler entre ses doigts. Parfaitement répugnant. Un autre, teint cireux, cernes de lassitude et costume mal repassé, tient son attaché-case contre lui, sur ses genoux serrés. Dans une semaine, aurons-nous l’air aussi tristes et résignés que ces gens ? Sans aucun doute.

Ne pas y penser. Juste savourer cet entre-deux. Car, en vérité, nous ne sommes pas encore là. Pas vraiment. Nous portons encore sur nous les signes de notre évasion : des valises, un hâle que la fatigue n’a pas réussi à effacer, les yeux dans le vague, fixés sur l’ailleurs, un sourire en coin et, chevillé à l’esprit, cet indicible sentiment de liberté.

Oui, il nous faudra rentrer, c’est une certitude. Mais pas maintenant, pas tout de suite. La résignation attendra.


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