Le Voisin (3)

Episode précédent : Le Voisin (2)

J’étouffai un cri de surprise autant que d’effroi. Sa silhouette se découpait à contre-jour dans l’encadrement de ma porte, et j’eus du mal à le reconnaître. Car, aussi drôle que cela puisse paraître, je connaissais l’intrus : c’était l’un de mes voisins, qui habitait à l’étage supérieur. L’immeuble est disposé en L, et l’une de ses fenêtres a vue sur mon salon. Lorsque, comme en ce moment, le temps clément me permet de lire près de la fenêtre ouverte, je l’aperçois fréquemment, accoudé, prenant l’air, les yeux dans le vague. S’il arrive que nos regards se croisent, il me fait un petit signe de la main, avant de disparaître dans son appartement. Jusqu’à ce soir, nos rares échanges verbaux s’étaient bornés à des considérations météorologiques ou des réflexions concernant l’entretien des parties communes. Je savais qu’il vivait seul, et il m’avait dit, un jour, qu’il travaillait dans une société d’imprimerie. C’est à peu près tout ce que je connaissais de lui et, à vrai dire, cela ne m’intéressait guère, pas plus que la vie des autres habitants de l’immeuble. La discrétion et la réserve sont les garants de ma tranquillité, et la froideur un rempart qui protège mon intimité des agressions du monde extérieur. Jusqu’à présent, cette autoprotection s’était révélée infaillible.

Dès que je l’eus remis, je mesurai le ridicule de la situation. Quel roman n’avais-je pas inventé l’instant d’avant ! Le tueur en série était en fait mon voisin du dessus… On n’est pas romancier par hasard, me dis-je, et cela me rassura sur ma vocation. Dans l’instant qui suivit, je tentai de sauver l’honneur en lançant un : « Bonsoir, Monsieur Caron. Comment allez-vous ? » d’un ton exagérément enjoué et peu naturel. « Chuuutttt ! » chuinta-t-il, en posant un doigt sur ses lèvres. Rentrez vite ! Ils vont nous entendre… », dit-il en s’effaçant pour me laisser passer, enfin. Je ne me fis pas prier, mesurant, amusé, le comique de la situation. « Merci de m’autoriser à rentrer chez moi . Trop aimable ! », lui glissai-je avec une pointe d’ironie. Ce qui eut pour effet immédiat l’émission d’un nouveau « Chuuuttttt ! », rendu plus aigu par un agacement qu’il ne cherchait pas à travestir. En me retournant pour lui répondre, j’eus un mouvement de recul. Le contre-jour avantageux avait disparu et, dans la lumière discrète qui émanait de mon salon, l’individu était tout bonnement effrayant. Un gnome, oui, un gnome ! Les légendes de mon enfance bretonne prenaient corps. Sûr que les lutins n’allaient pas tarder à rappliquer. Dans cinq secondes, je serais téléporté sur la lande, et entrerais sans me méfier dans le cercle infernal de la danse des korrigans, sous le regard complice d’une lune pâle, jusqu’à l’épuisement ! Je m’égare, mais c’est exactement l’image qui me vint à l’esprit.

La première chose remarquable chez lui était sa petitesse, accentuée encore par le fait qu’il se tenait légèrement courbé vers l’avant, comme s’il ployait sous le poids d’une charge invisible. Le teint grisâtre de sa figure molle luisait sous une épaisse couche de sueur. Quelques gouttes glissaient lentement le long de ses tempes. Ses lèvres minces tremblaient imperceptiblement et s’étiraient en une sorte de rictus sur une bouche dont on ne voyait pas les dents. Le cheveu rare et grisonnant, en bataille, rehaussait l’aspect délabré de mon inquiétant voisin. Sans que je l’aie prié d’entrer, il se précipita à ma suite et referma la porte, avant de pousser un « ouf ! » de soulagement. J’étais trop surpris pour lui faire remarquer son comportement cavalier. J’attendis donc qu’il s’explique.

« On est en sécurité, ici ? demanda-t-il, toujours à voix basse.

– Evidemment, répondis-je. Qu’aurais-je à craindre dans mon propre appartement ?

– Qu’auriez-vous à craindre dans votre propre appartement ? Ah ! Ah ! On voit bien que vous êtes écrivain, vous : la tête dans les étoiles ! Mais pour le sens de l’observation, vous repasserez ! Excusez, mais c’est un comble que vous n’ayez rien remarqué. Ils sont partout : dans l’escalier, sous les toits, et, évidemment, dans les appartements ! Ils sont peut-être même chez vous, en ce moment, dit-il d’un air angoissé, baissant de nouveau la voix.

– Mais enfin, de qui parlez-vous ? demandais-je.

– Mais des émissaires de FlashiColor, évidemment !

– Evidemment…

A suivre…

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