Le Voisin (4)

Episode précédent : Le Voisin (3)

– Ils sont partout, je vous dis, partout ! Ils nous espionnent. Tenez ! Pas plus tard que tout à l’heure, j’ai encore déniché l’une de leurs mini-caméras, cachée dans mon frigo. Si cela ne vous suffit pas !

– Excusez-moi, mais je ne vois pas du tout de quoi vous parlez.

– Je vous parle de FlashiColor. Ils ont une bonne couverture, les crapules : officiellement, ils sont dans l’imprimerie, les plaquettes publicitaires, vous voyez. Je suis bien placé pour le savoir : j’y ai travaillé pendant quinze ans. Mais, en fait… »

Il s’interrompit, jetant des regards affolés vers la porte d’entrée, ses yeux rougis roulant dans leurs orbites. Il me saisit le bras avec force et tira dessus pour m’entraîner dans l’autre pièce. Je trébuchai, sous le coup de la surprise, ce qui ne l’empêcha pas d’enchaîner : « Vous avez entendu ? Ils étaient derrière la porte ! Heureusement que je fais gaffe. Et vous, vous devriez être moins dans la lune. Jusqu’à maintenant, on ne peut pas dire que vous me soyez d’une grande aide. Je commence à me demander si je n’ai pas misé sur le mauvais canasson… »

Là, mon sang ne fit qu’un tour. Quel culot ! Me faire traiter de cheval ! J’en avais assez entendu pour la soirée. « Je vous rappelle que vous êtes chez moi , que vous vous êtes introduit dans mon appartement à une heure indue et pour une raison qui m’échappe ; et, franchement, je ne vois vraiment pas pourquoi je devrais continuer à écouter vos élucubrations, surtout si elles s’agrémentent de comparaisons douteuses avec un équidé. Je vous conseillerai donc de rentrer chez vous et de dormir un peu. Vous avez l’air… fatigué. » Je n’osais dire « dépressif », « à cours d’amphétamines » ou, ce qui serait plus juste : « complètement timbré ».

Il sembla réfléchir – en admettant qu’il en soit encore capable –, se gratta le crâne, prit une inspiration et dit : « Je crois que vous avez raison. Je suis désolé de vous avoir importuné. Cela ne se reproduira plus. Je vais rentrer chez moi, vérifier qu’ils n’ont pas posé des micros et planqué des caméras, me laver les dents, fermer tous les volets et bloquer la porte de ma chambre pour qu’il ne puissent pas entrer pendant que je dors, me brosser les cheveux, débrancher le téléphone pour qu’ils arrêtent de m’appeler, mettre mon pyjama…»

– Oui, bien, bien, l’interrompis-je. » Dans deux minutes, il allait me raconter ses rêves de la nuit à venir. Et, pour moi, le cauchemar avait assez duré. « Je suis sûr que vous ferez tout ce qui convient pour dormir en toute tranquillité, comme je compte le faire moi-même dans un instant.

– Bien sûr, bien sûr, je vous dérange. Excusez-moi encore, Monsieur Le Goff. Je vous souhaite une bonne nuit… et surtout, ouvrez l’œil et le bon !

– C’est ça, c’est ça. Bonne nuit, Monsieur Caron. » Et bon vent !

Mettant cette dernière pensée en pratique, je le congédiai, calmement mais fermement. Il se laissa faire sans protester. Une transformation s’était opérée. Ce n’était plus le gnome gesticulant qui avait réussi à pénétrer chez moi par je ne sais quel tour de passe-passe. L’homme était abattu, les traits tirés, et ne réagit pas lorsque je refermai la porte sur lui. Ce brusque changement d’attitude me mit presque aussi mal à l’aise que la crise de démence qui l’avait précédé.

 

Cela fait trois heures qu’il est parti et que je m’efforce de coucher ces événements sur le papier, malgré la fatigue et malgré le malaise que cela suscite en moi. Suis-je masochiste ? Que nenni ! Cette épisode absurde aura au moins eu un intérêt : je tiens enfin une piste pour mon nouveau roman ! Ce sera un polar. Commercialement parlant, je ne pense pas que mon éditeur y trouvera à redire. Le genre est indémodable, et, qui plus est, je m’y suis déjà essayé – avec un certain succès – par le passé. Inutile de préciser qui sera le maniaque de l’histoire. Mon voisin, évidemment ! Enfin, un personnage inspiré de mon voisin, une sorte de gnome maléfique insaisissable, paranoïaque et complètement imprévisible. Cette rencontre est un signe du destin. L’occasion est trop belle pour la laisser filer, et je compte bien en tirer profit, même si je dois pour cela surmonter ma répugnance et creuser un peu le mystère de cet homme étrange. La création est à ce prix.

A suivre…

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