Le Voisin (7)

Episode précédent : Le Voisin (6)

Nous montâmes l’escalier jusqu’au troisième étage. Sa porte n’était pas fermée, juste poussée, et il m’invita à entrer dans son antre sans plus de cérémonie. J’insiste sur le terme d’antre, en adéquation avec la suspecte animalité de son hôte. Indescriptible : c’est le premier mot que m’évoque ce lieu, bien que ma qualité d’écrivain m’oblige à dépasser ce constat.

Tout d’abord, une épaisse couche de poussière jonche le sol. J’ignorais qu’un tel élevage de moutons puisse exister dans un immeuble aussi chic que le nôtre, au cœur de la capitale ! Quant à ce qu’il recouvre, on n’ose l’envisager. Des bestioles ? Sans aucun doute. Des immondices ? Très envisageable, vu la tenue du maître des lieux. Des pièces à convictions ? C’est ce qu’il croit, en tout cas. Des lutins domestiques et lunatiques ? Je m’égare, mais ce n’est pas exclu. Passé le seuil, nos pas sont donc amortis par ce tapis aux allures d’alpaga défraîchi, façon « on a marché sur la laine ». Le capitaine ad hoc de ce vaisseau à la dérive me conduit dans le « salon », où règne le dieu Désordre. En guise d’offrande, mon voisin lui jette ses chaussures, qui disparaissent sous la poussière, digérées par la divinité en question. Puis, il me désigne un fauteuil défoncé d’un geste théâtral. Je prends place, d’une fesse, sur l’antique carcasse.  Lui-même choisit une chaise dont la paille se fait la malle et rêve de rejoindre ses copains acariens. Quelques secondes passent, avant que je ne casse ce face-à-face de chiens de faïence.

« Nous n’allons pas y passer la nuit ! Qu’avez-vous donc à m’apprendre ?

– Ha ! Vous êtes encore là… Habillé comme vous l’êtes, vous vous confondez parfaitement avec le tissu du fauteuil.

– Peut-être, mais je ne suis pas là pour faire tapisserie. Venons-en aux faits, Monsieur Caron. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de FlashiColor ?

– Je vais vous le dire, mais il faut que vous baissiez d’un ton. On ne sait jamais, avec leurs micros… FlashiColor est – soi-disant – une imprimerie. Mais cette couverture dissimule un véritable trafic humain : ce sont des vampires !

– Des vampires ? Tiens donc !

– Comme je vous le dis. Et de la pire espèce. Ils s’introduisent dans nos appartements et, dès qu’on s’absente, ils font venir leurs victimes. Ces monstres sanguinaires les saignent à blanc, les malheureux. Et ils ne font pas la fine bouche : des femmes, des vieillards, des enfants, des hommes de votre âge… tout y passe ! Et, comble de l’horreur, ils tournent des films de leurs exploits, qu’ils diffusent ensuite sur Internet. »

Abasourdi par l’absurdité de cette révélation, je me contentai de hocher la tête, attendant la suite.

« Vous vous demandez sûrement comment ils font pour ne pas se faire pincer par les flics ? »

– Oui, évidemment, c’est exactement la question que je me posais.

– Hé bien, figurez-vous que la police est de mèche avec eux. Ils ont même leurs entrées dans les plus hautes institutions de l’Etat. Les couloirs des ministères n’ont pas de secret pour eux. Et on raconte que certains hauts fonctionnaires en seraient… Bref, on ne peut pas compter sur l’appui des autorités pour nous défendre. Nous sommes seuls, à la merci de ces monstres ! »

Il eut un hoquet qui ressemblait à un sanglot. Des tremblements agitaient ses mains. La terreur était là, tangible et incarnée.

« Calmez-vous, Monsieur Caron, il n’y a personne. Nous sommes en sécurité, ici.

– J’aimerais tant que vous ayez raison. Mais j’en ai trop vu pour douter. Et je vous le dis : si nous n’organisons pas la résistance rapidement, il sera trop tard. D’ailleurs, en ce qui me concerne, je sens que je n’en ai plus pour longtemps. Ils m’ont repéré. Ils se sont rendus compte que je les pistais et que je n’étais pas décidé à les laisser commettre leurs crimes jusque dans nos foyers. Comme je vous l’ai dit, je suis dans leur ligne de mire. Ils ne cessent de m’espionner, et j’ai bien du mal à dénicher toutes les caméras et ces satanés micros qu’ils n’arrêtent pas de cacher chez moi. Du coup, je n’ai plus vraiment les mains libres. J’ai besoin d’aide. Vous êtes ma dernière chance. Est-ce que je peux compter sur vous ?

– Bien sûr, Monsieur Caron, vous m’avez convaincu. »

J’avais entendu dire qu’il pouvait être dangereux de contredire un fou en pleine crise de démence et, étant donné la situation, j’estimais plus sage d’abonder dans son sens et d’acquiescer à toutes ses inepties. Mais j’avais perdu assez de temps, et cette dernière scène m’avait fourni suffisamment de matière pour donner un peu de relief au caractère de mon personnage. Je pris donc congé de mon hôte, en le félicitant pour son engagement et son courage. « Merci de m’avoir averti du péril qui menace l’humanité. Nous vaincrons ces vampires ! », ajoutais-je, grandiloquent, en me reprochant presque aussitôt d’en faire trop. Même le gnome semblait trouver mon jeu passablement faux. Il me regardait d’un air dubitatif. L’instant d’après, je dévalais les escaliers quatre à quatre jusqu’à mon appartement, où m’attendait un calme souverain.

Dimanche 21 août

Ces histoires de vampires m’ont mis en appétit littéraire. Ne nous privons pas d’un jeu de mot de circonstance : je suis en veine, ce matin ! Les pages s’accumulent, même si j’ignore encore si elles valent quelque chose. Mais je pense sérieusement que je tiens quelques morceaux de choix. Raison supplémentaire pour ne pas quitter mon appartement. Après le sketch d’hier soir, je n’ai qu’une hantise : le croiser dans l’escalier.

A suivre…

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