Le Voisin (9)

Episode précédent : Le Voisin (8)

Vendredi 8 septembre

Hier, au vernissage de la galerie de Kate, j’ai fait la connaissance d’une charmante créature. Et, la chance étant de la partie, elle n’a pas dédaigné ma compagnie, ni mon désir de la revoir au plus vite. Nous avons rendez-vous cet d’après-midi. D’abord une exposition, puis, je l’espère, une promenade qui nous mènera jusqu’au dîner que, de manière « inattendue », je ne manquerai pas de lui proposer. Elle a pour nom Juliette et me fait déjà tourner la tête.

Mardi 20 septembre

L’amour est l’ennemi de la création. Comment penser à mon affreux personnage gnomique lorsque l’on partage les jours et les nuits de Juliette ? Sa beauté et son esprit éclipsent tout le reste. Les mots, d’une triste banalité dans ce cas précis, peinent à décrire ses longs cheveux noirs, la blancheur nacrée de sa peau, ses yeux sombres et profonds. Moi qui ne jurais que par les blondes diaphanes, je me suis laissé envoûter par les sortilèges de cet oiseau de nuit.

Du coup, mon roman est en rade, une fois encore. Mon éditeur vient de m’appeler pour prendre des nouvelles de mon « petit dernier ». J’ai failli lui répondre qu’il était prématuré de parler du petit dernier, dont la gestation serait sans doute éléphantine. Mais je jugeai qu’il était inopportun de le prendre de front, étant donné ma délicate situation. Je m’inventai donc des obligations, des devoirs, des imprévus, des excuses… tout ce que je pus pour justifier mon silence depuis plus d’un mois. Comme le dit mon voisin, je suis un peu « dans la lune », en ce moment. Juliette, Juliette… Il va falloir que je me fasse violence pour me distraire de ta présence enchanteresse.

Samedi 24 septembre

Ce matin, nous avions décidé de nous offrir une « garce matinée », un état de grâce  mâtiné de délicieuse scélératesse. J’étais loin d’imaginer de quelle manière ce programme allait être totalement bouleversé. Cela commença par un bruit sourd qui semblait dégringoler l’escalier pour s’arrêter sur mon palier. Je pris le parti d’ignorer ces OBNI (Objets bruyants non identifiés).

« Je parie que c’est mon voisin du dessus qui fait encore des siennes. Nous ne sommes pas là. » J’étais bien décidé à ne pas laisser le gnome gâcher ces instants précieux. J’avais averti Juliette de ses bizarreries, mais, depuis qu’elle venait chez moi, elle n’avait pas eu le déplaisir de les subir, mon voisin ayant fait preuve d’une discrétion et d’une tranquillité inhabituelles. Le calme avant la tempête, songeai-je. Bonne intuition : ce matin-là, nous eûmes droit au tsunami. Adieu, léger crachin, bonjour gros grain. Mon voisin avait sorti l’artillerie lourde. J’en eus la confirmation quelques minutes plus tard, lorsque, las d’entendre le vacarme, je décidai de le faire cesser, d’une manière ou d’une autre.

« Ne bouge pas, dis-je à Juliette. Je reviens tout de suite. » Je passai un peignoir et, furax, ouvris la porte d’entrée. Ce que je vis me surprit tant que j’en oubliai d’être en colère.

Plusieurs étagères en morceaux jouaient les mikados, des chaises avaient les pieds en l’air et faisaient les gaillardes sous le poids d’une armoire à glaces sévèrement amochée. Les meubles côtoyaient des objets ordinaires qui me parurent insolites dans le décor qui était devenu le leur : une brosse à cheveux, un fer à repasser, une casserole, une plante verte, un masque de Mickey, des gants en laine, des sacs poubelle débordant de détritus infâmes… Cette énumération ne dépareillerait pas dans le « jeu de la valise » qui nous occupait des heures, mon frère et moi, lors des longs trajets en voiture. A présent, pour y jouer, il nous suffirait de remplacer : « dans ma valise, j’ai… » par : « sur mon palier, j’ai… » Et chapeau à celui qui réussirait à ressortir la liste complète – et dans l’ordre – des objets répandus sur le sol ! A croire que mon voisin avait vidé tout son appartement. Non, pas tout, visiblement : un gigantesque bruit emplit l’escalier. La suite arrivait. Rayon électroménager, cette fois. La machine à laver fit de sérieux dégâts en s’écrasant sur les quelques meubles qui étaient parvenus entiers jusqu’à chez moi. Heureusement, j’avais eu le réflexe d’opérer un repli stratégique dans mon vestibule. De toute façon, j’étais bloqué. Impossible de sortir de chez moi.

Juliette m’avait rejoint, tout aussi stupéfaite que moi. Soudain, une voix tonitruante emplit la cage d’escalier : « Dégagez, les vampires ! Et toi, tu crois que je ne t’avais pas vu te cacher dans mon micro-ondes ? Ah ! Ah ! Fous le camp ! Nosferatu en tutu ! » Sur quoi, nous eûmes la visite impromptue du micro-ondes susmentionné, qui atterrit avec perte et fracas sur sa camarade de cuisine, la machine à laver.

« Appelle la police », me dit Juliette. Ce que je m’empressai de faire. Les forces de l’ordre ne tardèrent pas à intervenir, rétablissant enfin le calme dans cet immeuble en émoi. Lorsqu’ils se furent frayé un passage dans le fatras qui encombrait l’escalier, les policiers donnèrent l’assaut et n’eurent aucun mal à maîtriser le gnome, qui poussait des hurlements suraigus. Entre deux cris se glissaient des mots, dont peu étaient intelligibles. Je parvins seulement à saisir ces quelques bribes de phrases : « Arrêtez-les ! Eux ! Moi, j’ai rien fait !… Ils se planquaient dans mes meubles !… Quoi ! Vous les avez laissés filer ! J’en étais sûr !… Au secours ! les flics en sont, les flics en sont !… »

Je pense que, cette fois, il devrait faire un séjour prolongé dans un établissement spécialisé. Je ne doute pas que la compagnie des hommes en blanc lui fera le plus grand bien.

A suivre…

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