Le Voisin (11)

Episode précédent : Le Voisin (10)

 

Dimanche 6 novembre

Pourquoi écrire ? Pour dire quoi ? Plus rien n’a de sens, à présent. Elle est partie… Je crois que ces trois mots suffisent à résumer la pensée qui me ronge depuis deux semaines.

Mardi 8 novembre

Il faut que j’écrive, que je relate ce qui est arrivé le plus fidèlement possible, en n’omettant aucun détail. Je ne peux m’y dérober. Que cette douleur jetée sur le papier soit un premier pas vers la guérison.

Samedi 22 octobre, à sept heures tapantes, Juliette et moi fûmes réveillés en sursaut par des slogans scandés sous nos fenêtres. Une manifestation, à cette heure ! Et dans la cour de notre immeuble ! Impossible. A moins que… C’était lui, évidemment. Seules les brumes d’une conscience encore assoupie avaient pu me faire hésiter sur l’identité du fauteur de trouble. Quand j’entendis quel était le message délivré, je n’eus plus aucun doute sur son auteur :

« FlashiColor dehors ! Y a pas pire qu’les vampires ! »

Suivaient plusieurs coups frappés sur un gong tibétain, dont l’écho se répercutait sur les façades qui ouvraient de grands yeux étonnés : un à un, les volets cliquetaient, puis des fenêtres émergeaient des visages hirsutes, endormis ou franchement agacés.

Ainsi, il recommençait. Et de plus belle. Son délire avait juste attendu son heure pour prendre une nouvelle ampleur, après cette trêve-leurre. Bien que je fusse habitué aux surprises de mon drôle de voisin, j’étais néanmoins étonné de ce dernier coup de théâtre. Il semblait si apaisé, si « normal » depuis son retour de l’hôpital. J’étais plus déçu qu’irrité par cette mascarade matinale, et je me contentais de regarder, navré, le numéro qui se jouait sous mes fenêtres. La voix de mon voisin attaquait les aigus.

« FlashiColor dehors ! Y a pas pire qu’les vampires ! »

Après trois coups de gong, le gnome fit un demi-tour sur lui-même, stoppa net, regarda en l’air et pointa un doigt accusateur dans ma direction. Je tressaillis.

« Elle est là ! La vampire en chef ! Suivez-moi, camarades, on va lui faire la peau ! » Et il déguerpit, lâchant son gong au passage, qui fit un vacarme retentissant en tombant sur les pavés de la cour. Accompagné par son escorte fantôme, il devait à présent se précipiter dans les escaliers et grimper les marches à pattes raccourcies.

– Je l’attends de pied ferme, dis-je. S’il a le culot de sonner ici, je crois que je… La vue de Juliette coupa net ma tirade. Elle avait précipitamment passé un tee-shirt et un pantalon, et avait regagné le lit. Pelotonnée sous les couvertures, elle frissonnait, l’air ailleurs. Elle semblait pétrifiée, le regard fixe et légèrement fiévreux.

– Qu’y a-t-il, Juliette ? m’enquis-je, inquiet.

– Rien… murmura-t-elle.

– N’aie pas peur, je suis là, affirmai-je en endossant le costume un peu trop large du héros viril et protecteur que je n’avais jamais été et que, probablement, je ne serais jamais.

Plusieurs coups violents frappés sur ma porte m’avertirent qu’il était là, prêt à en découdre avec celle qu’il croyait être « la vampire en chef ». Vite. Il fallait à tout prix que je trouve une esquive, une solution expresse qui me permettrait de résoudre ce problème en évitant, si possible, l’affrontement. La tête me tournait. Qui sait ce qu’il était capable de faire si je le laissais pénétrer chez moi ? La sécurité de Juliette était primordiale, et je doutais de mes capacités à contenir l’agressivité d’un fou furieux de son acabit. Jusqu’où était-il prêt à aller dans son délire ? Et s’il dissimulait une arme sous ses vêtements ?  Je paniquais, et l’attitude de Juliette n’avait rien pour me rassurer. Elle était livide, et semblait proche de l’évanouissement.

– Juliette… ça va ?

– Oui… dit-elle dans un souffle, de plus en plus absente.

Pendant ce temps, les coups redoublaient. Je fus pris d’un accès de colère contre cet homme qui se permettait de terroriser celle que j’aimais. Il fallait que cela cesse, immédiatement.

– Reste là, Juliette. J’y vais, et je te promets que c’est la dernière fois qu’il nous gâche une matinée.

Elle hocha la tête, puis s’allongea en me tournant le dos.

– Je vais me reposer un peu, dit-elle.

– Bien. Et, surtout, ne sors pas. Je ne veux prendre aucun risque avec ce taré.

Je fermai la chambre en sortant, traversai le couloir à grandes enjambées et ouvris brutalement la porte d’entrée.

A suivre…

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