Le Voisin (12)

Episode précédent : Le Voisin (11)

La surprise le laissa coi, la bouche ouverte, pantelant. J’imagine, en outre, que tous les efforts physiques que cette crise de folie avait occasionnés commençaient à le fatiguer.

« Ça suffit ! hurlai-je, cramoisi. Vous allez nous laisser tranquilles, maintenant !

– Excusez-moi, Monsieur Le Goff… Il se tordait les doigts comme un gamin pris en faute, déconfit et contrit. Une fois de plus, ces changements brutaux de comportement me déstabilisaient. Ma colère retomba comme elle était venue, et je m’en voulus de cette lâcheté qui me poussait toujours vers la conciliation, la discussion, les compromis. Où donc était cette poigne dont les hommes sont supposés disposer et qui m’aurait permis de me débarrasser de ce dingue manu militari ? La question n’était plus : « suis-je vraiment un écrivain ? » mais « suis-je vraiment un homme ? ». Je m’imaginai un instant dans le rôle que j’aurais dû interpréter : sans mot dire, je lui fichais un direct du droit en pleine face et, avant qu’il n’ait eu le temps de chuter, je l’empoignais par le colback, lui faisais redescendre les escaliers quatre à quatre, et finissais par le jeter dehors avec un bon coup de pied aux fesses. Juliette, impressionnée et effrayée, assistait de loin à la scène et m’accueillait avec reconnaissance quand je remontais l’escalier d’un air détaché, le devoir accompli.

Au lieu de cela, je balbutiai : « Que… que voulez-vous, à la fin, Monsieur Caron ? » Pitoyable.

– Puis-je entrer, s’il vous plaît, Monsieur ? répondit-il en se tortillant. J’aurais dû me méfier de son air obséquieux, faussement timide.

– Et pourquoi est-ce que je vous recevrais ?

– Parce que j’ai une chose extrêmement importante à vous apprendre. Je vous aime bien, et je veux vous protéger.

– Je n’ai nullement besoin d’être protégé, si ce n’est des fous de votre espèce.

– Je le savais : vous pensez que je suis dingue ! J’aurais dû m’en douter… Et, naturellement, cela vous gêne de discuter avec un dingue, n’est-ce pas ?

Il me regardait avec des yeux de chien battu. Je crus qu’il allait pleurer.

– La question n’est pas là ! Mais vos numéros incessants ne peuvent plus durer. Nous voulons vivre en paix, vous comprenez ? » Un regard sans expression était braqué sur moi. Non, évidemment, vous ne comprenez rien à rien !

Il eut un sursaut : « Si, je comprends, Monsieur, je comprends tout ! Mais laissez-moi entrer, s’il vous plaît… Il en va de la sécurité de tout cet immeuble et de notre pays ! »

J’hésitais sur la conduite à tenir. Il semblait calme et prêt à discuter. Si je lui permettais d’entrer quelques minutes, il se contenterait certainement de me débiter une bonne dose de ses bobards paranoïaques et s’en irait satisfait, avec la conviction d’avoir rempli son obscure mission. Tandis que si je lui claquais la porte au nez sans lui avoir permis d’aller au bout de son délire, il y a de grandes chances que la crise de démence ne trouve un nouvel essor…

– Allez-y, mais je vous préviens : si vous tentez quoi que ce soit contre mon amie, je vous bousille !

Il passa le seuil sur la pointe des pieds, en poussant de petits cris de souris : « Oui, oui, oui, Monsieur Le Goff ! Je serai sage comme un Roi mage ! »

Négligeant cette image fantaisiste, je le conduisis dans le salon, lui fis prendre place dans un fauteuil, m’assis moi-même et le priai de se dépêcher de me conter ses balivernes sans plus tarder car, au cas où il ne l’aurait pas remarqué, j’étais toujours en peignoir, étant donné qu’« on » ne m’avait pas encore donné le loisir de me préparer.

– Monsieur Le Goff, je serai bref, et je ne vous importunerai plus à l’avenir. Je vous le promets.

« Parole de gnome à la gomme », pensais-je. Et, à haute voix : « OK, OK, finissons-en. »

– La situation est grave, très grave. Ils ont gagné du terrain, ils sont de plus en plus nombreux. Et pas seulement dans cet immeuble. Ici, encore, l’enjeu est modeste, c’est comme qui dirait pour les petits joueurs. Le Grand Jeu, c’est ailleurs que ça se passe : dans les ministères, les ambassades, les multinationales, les banques, les syndicats… Leur tactique est simple : ils placent des agents un peu partout. Ils infiltrent tous les milieux et, petit à petit, ils sont où il faut être, aux postes clés qui leur permettent d’avoir les mains libres et les canines à l’air sans être inquiétés. Vous comprenez ? C’est de la stratégie de haut vol, la grande classe. James Bond n’a plus qu’à aller se rhabiller ! »

– Je ne vois pas ce que James Bond a à voir là-dedans, mais continuez.

– Hé bien ! moi, j’ai décidé qu’on n’allait pas se rendre sans lutter. Il faut organiser la résistance ! Chacun à son échelle, on peut faire quelque chose. Tenez, ici, dans cet immeuble, il y a « quelque chose » à faire…

– Et qu’y a-t-il donc à faire, dans cet immeuble, monsieur Caron ?

– Je vais vous le dire, mais… c’est délicat. Vous risquez de mal le prendre…

– Allez-y. Après ce que je viens d’entendre, je suis vacciné contre les conneries pour les dix années à venir. Je vous recontacterai dès que j’aurai besoin d’un rappel.

– C’est méchant, ce que vous me dites. Mais je vous pardonne, d’autant plus que j’ai besoin de vous pour agir. Voilà. Votre amie… Juliette, c’est bien ça ?

– Oui, en effet. Vous êtes bien informé.

D’une voix fluette où se lisait une fierté mal déguisée, il répondit : « Hé ! hé ! C’est que je me suis entraîné, ces derniers mois. J’essaye de me mettre à leur niveau, côté espionnage, tactique, tout ça.

– Je m’en réjouis pour vous. Mais abrégeons. Je parie que vous allez me dire que Juliette fait partie de la clique des vampires.

– Oui, exactement ! Vous le saviez donc ? Je n’en reviens pas !

– Et je pense même que tout l’immeuble est au courant.

– Quoi !

– Il faudrait être sourd pour ne pas avoir entendu les hurlements que vous avez poussés dans la cour.

– Quels hurlements ?

– Ne me dites pas que vous avez oublié ce qui s’est passé tout à l’heure ? »

– Je ne vois vraiment pas de quoi vous voulez parler. Ce que je retiens, c’est que tout le monde ici est au courant que vous hébergez un membre crapuleux de FlashiColor et que personne ne fait rien. A part moi, bien sûr… Bande de collabos !

– Je ne vous permets pas !

– Collabos ! Collabos ! Collabos !

Il s’était levé de son fauteuil d’un bond et répétait sans se lasser son accusation, en marquant chaque « Collabos ! » d’un saut à la grâce « crapeautesque » qui faisait trembler mon parquet de toutes ses lattes. Une colère froide m’emplit et me donna enfin la force de faire ce que j’aurais dû faire depuis un long moment. Je me levai, le pris fermement par l’épaule et le reconduisis résolument vers la sortie. Sobrement. Sans mot dire. Lui non plus ne disait plus rien. Il se laissa mener docilement jusqu’au seuil de mon appartement. Lorsque enfin je relâchai mon emprise, il me glissa juste cette phrase, d’un air las : « Merci de m’avoir écouté, monsieur Le Goff. Je ne vous importunerai plus, désormais. Rappelez-vous ce que je vous ai révélé et ne sous-estimez pas leur force. Et, surtout, n’oubliez pas ceci : leur signe de reconnaissance est une chauve-souris…

– C’est cela, oui. Rentrez chez vous, maintenant…

Il s’éloigna lentement et monta les marches comme un homme usé, accablé par les ans. En refermant la porte, je l’entendis murmurer : « … une chauve-souris… »

A suivre…

Publicités

One response to “Le Voisin (12)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :