Larmes à gauche

Bénarès3

Un petit marché attire notre attention. Dans ce quartier excentré de Varanasi, les touristes ne sont pas fréquents, et les gens semblent étonnés de nous voir examiner des étals qui ne nous sont, a priori, pas destinés. J’acquiers un punjabi noir orné de broderies dorées pour une poignée de roupies. La nuit tombe brutalement, et le marché se pare de tremblotantes lueurs jaunes. « Aïe ! », m’écrié-je sous les coups mêlés de la surprise et de la douleur. Je viens de recevoir une pierre sur la tête ! Un second projectile ne tarde pas à atteindre mon dos. Catherine, elle aussi, est touchée. Des rires d’enfants résonnent cruellement à nos oreilles. Furieuses, nous cherchons à attraper nos agresseurs, qui nous filent entre les doigts. La situation est grotesque. Les passants nous regardent sans dire mot, et ne manifestent aucun désir d’intervenir. Laissant de côté toute fierté, nous optons pour la solution salutaire : la fuite. Un rickshaw-vélo stationne à quelques pas. Nous nous précipitons vers lui, fixons le prix de la course avec le conducteur, et en « voiture » !

Nos cœurs reprennent peu à peu un rythme normal, et nous nous laissons transporter sans mot dire dans la nuit agitée de Varanasi. Des vaches blanches et efflanquées se prélassent au beau milieu du chemin. Nous les contournons. La foule va, vient, porte des colis, discute, pédale, crie. Des klaxons brisent nos tympans.

« Catherine, il y a un mort sur ma gauche », dis-je d’une voix neutre. En effet, à hauteur d’épaule, côtoyant la carriole où nous sommes assises, un cortège funèbre glisse en sens inverse au son des psalmodies. Le défunt, emmailloté de la tête aux pieds dans un linceul doré que parsèment de lumineuses fleurs orange, danse sur sa civière. Je regarde les visages des porteurs et des hommes qui accompagnent le disparu dans son ultime traversée de la ville. Nulle douleur n’est visible. Pas de larmes, mais une concentration et une application dans les gestes. L’instant n’est pas dramatique, il est recueilli. Le cortège passe, nous laissant songeuses.

Quelques minutes plus tard, nous pénétrons dans le centre de Bénarès. Notre rickshaw s’arrête. « Yogi Lodge », nous dit le conducteur avec un grand sourire, en désignant une guesthouse d’où s’échappent des Occidentaux. Plusieurs stickers, dont ceux du guide du Routard et du Lonely Planet, sont collés près de la porte.

Tout d’abord, nous restons interdites. Certes, le nom inscrit sur le fronton est bien celui de la pension où nous avons pris une chambre. Mais ce n’est pas notre pension ! Lorsque nous expliquons ce dilemme à notre conducteur, il nous répond sur le ton de l’évidence : « Mais il y a plusieurs Yogi Lodge, à Varanasi ! Ici, c’est le plus touristique, le plus connu. »

Evidemment… Cela explique d’ailleurs bien des choses : la douche froide, la crasse et les souris gambadant sous le lit de la chambre du Yogi Lodge où nous sommes descendues. Aucun guide digne de ce nom ne nous aurait conseillé ce lieu de perdition, dissimulé au fond d’une ruelle étroite, sombre et envahie par la forte fragrance de la bouse de vache qui tapisse les pavés. Le fait est que la guesthouse devant laquelle nous nous tenons a l’air d’un palace, comparée à notre trou à rat. Une fois l’étonnement passé, nous demandons au rickshaw-wallah : « Et combien y a-t-il de Yogi Lodge à Varanasi ? »

« Dix… au moins ! »

Dix ! Nous tombons des nues… Comment, diable, allons-nous retrouver notre Yogi Lodge ? Panique à bord. Résumons. Il fait nuit noire, nous avons laissé toutes nos affaires dans une auberge louche dont nous ne connaissons même pas l’adresse. Et, si la chance se plaît à poursuivre ce petit jeu vicieux, nous sommes bonnes pour visiter la dizaine de Yogi Lodge de la ville ! Coup de bol, la description que nous donnons au conducteur n’est pas trop mauvaise. « No problem, je vous y emmène.» , nous annonce-t-il. Cette seconde course nocturne est teintée d’angoisse. Plus noire encore se fait la nuit de Varanasi.

Le soulagement que nous ressentons en nous glissant dans la pestilentielle ruelle de notre pension est indescriptible. Nous sommes obligées de sonner, vu l’heure tardive. Le patron, bourru, nous laisse entrer en rouspétant. Pour ce qui est du dîner, il faudra s’en passer. Mais qu’importe ! Le bizutage de Varanasi est fini. Demain, la cité sacrée se dépouillera de son côté sombre, nous laissant entrevoir son âme. Lumineuse.

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