Le Voisin (1)

Une drôle d’histoire, écrite en janvier 2006. A lire sous forme de feuilleton…

Lundi 1er août

« Je suis écrivain. » J’ai beau me raisonner, je ne peux m’empêcher d’éprouver une délectation totalement immodeste en prononçant ces trois mots. Cela fait pourtant une dizaine d’années que je répète cette phrase ponctuellement, notamment lorsqu’on me demande ce que je « fais dans la vie ». Certains, incrédules, me rétorquent : « C’est très intéressant, mais vous avez bien un métier ? » C’est là que j’enfonce le clou (je gagne à tous les coups) : « Oui, je suis écrivain, c’est ma profession ! », ce qui épate la galerie des glaces où je me plais à admirer mon reflet flatteur. Et, devant les mines envieuses ou dubitatives, je me sens souvent obligé d’ajouter, d’un air faussement détaché : « mais j’écris aussi des articles pour plusieurs magazines ». Tout le monde s’en trouve immédiatement rassuré. Car, écrivain, est-ce réellement un métier ?

Jeudi 4 août

En relisant ce qui précède, je me rends compte que je manque cruellement d’honnêteté envers moi-même. Ai-je donc si peur de me dévoiler aux autres que, pris par l’habitude, je m’obstine à m’aveugler moi-même ? Certes, profitant de l’aura particulière que l’état d’écrivain ne manque jamais de dégager en société, j’en oublierais presque l’envers du décor, la triste condition qui est la mienne lorsque, comme aujourd’hui, je ne parviens pas à justifier ce fichu titre d’écrivain. Lorsque, une fois dégrisé, seul devant mon grand bureau en chêne, je me sens aussi plat que l’écran de mon ordinateur. Plus que sec : aride, à fond de cale, vidé, sans contenu. On peut se l’avouer, c’est la panne la plus longue que j’aie jamais connue : six longs mois sans écrire une seule ligne valable. Je me leurre en remplissant consciencieusement ce journal, qui me donne l’illusion de ne pas être totalement stérile. Suis-je encore écrivain ? Et qu’est-ce qu’un écrivain qui n’écrit plus ?

Mardi 9 août

Encore cinq jours sans écrire. Si je suis complètement franc, la prochaine fois que l’on me demande quelle est mon activité professionnelle, je serai sans doute obligé de répondre : « Je suis un écri-vent ». Et ça, pour le coup, ça devrait en étonner plus d’un ! Bien que, parmi la myriade de ceux qui se prétendent écrivains, il y a fort à parier que le métier d’écri-vent est dans l’air du temps…

Jeudi 11 août

Je n’ai pas le début de l’idée qui pourrait faire naître le roman que je m’étais engagé à livrer à mon éditeur dans cinq mois. Il serait temps que je me réveille. Mais qu’ajouter de plus à ce que j’ai déjà écrit  dans mes précédents livres ? Lorsque j’étais jeune écrivain, les sujets foisonnaient, il fallait me retenir, dompter une écriture qui fusait, intarissable. Il y avait tant à dire, tant à vivre et à ressentir. Une existence n’y suffirait pas !

Que s’est-il passé ? Une chose assez simple et banale, somme toute. Ces dernières années, j’ai peu à peu restreint mes champs d’investigation. Pour confectionner le doux cocon qui est mien aujourd’hui, j’ai dû redoubler d’efforts pour éloigner de moi les remous épuisants du monde, tout ce qui rime, de près ou de loin, avec misère, douleur, difficulté… Et, ce faisant, j’ai eu un retour inattendu : je me suis retrouvé avec moi-même. Après une lune de miel dont l’intensité n’eut d’égale que la brièveté, j’ai vite compris que j’allais m’auto-asphyxier si je prolongeais ce tête-à-tête trop longtemps. Une réalité s’est imposée à moi : je ne suis pas calibré pour l’autobiographie. Il me faut donc du neuf, de l’air, de la chair, de la vie enfin ! L’ascète ne va pas tarder à s’offrir un festin de roi. Le nouveau Rastignac des lettres est né, et il affûte ses idées en attendant sa proie.

A suivre…
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